Question : Voltige, qu’est-ce que c’est ?

Dorine Bourneton : L’aventure de Voltige, c’est une pièce de théâtre qui a été écrite par Éric Métayer que j’ai rencontré il y a quelques temps. Il a été très touché par le combat que mènent les personnes handicapées au quotidien. On a passé du temps ensemble, il a pu constater les absurdités parfois, les moments qu’on vit. Et du coup ça l’a inspiré, il a eu envie d’en parler dans une pièce, c’est son domaine. Il est metteur en scène, écrivain, et il a écrit une pièce qui reprend mon parcours, mon combat pour devenir pilote professionnelle, pour que les personnes handicapées puissent avoir accès à ce métier, et à la voltige. En partant de l’accident, de ce moment où la vie bascule et où on rentre dans un autre monde, un autre univers, et comment on se relève, on fait face, on mène des combats [lire cet article]. Des combats aussi en tant que femme, parce que c’est vrai qu’il y a le handicap mais il y a aussi le fait d’être une femme, on est moins écoutée.

Question : Comment cela se traduit-il sur scène ?

Dorine Bourneton : Je suis accompagnée de deux danseurs habillés tout en noir, on appelle ça des kurokos dans le théâtre japonais. Ils font bouger les décors autour de moi, ils amènent des accessoires et dansent pour amener de la poésie, de la magie. Évidemment il y a beaucoup d’émotion, mais aussi de force. L’objectif, c’est d’universaliser le message pour que chacun puisse se reconnaître et que ça parle aussi à tous ces jeunes qui peuvent être en recherche de leur identité, d’une voix, d’un chemin à prendre. Le spectacle commence dans un restaurant, avec un garçon que je viens de rencontrer et là il y a des flash-back, le crash, l’avion qui percute la montagne, on fait des allers-retours comme ça, c’est très cinématographique, je suis à la fois dans le présent et dans le passé parce que je raconte aussi la rééducation, l’annonce du handicap, de la paraplégie. Ce qui fait qu’on garde espoir et nous ramène à la vie, comment on essaie de relever la tête même si c’est pas facile. Comment tu te raccroches à quelque chose, n’importe quoi qui te dit « remonte, remonte. »

Question : En guise de remontée, vous êtes allé tutoyer les nuages, mais avec un parcours qui a été quand même particulièrement ardu, dans un milieu aéronautique qui ne voulait pas d’une femme paraplégique pilote professionnelle…

Dorine Bourneton : On parle de ce combat avec la Direction Générale de l’Aviation Civile, qui était opposée [lire cet article]. C’est mis en scène, imagé, un dialogue avec les représentants de la DGAC qui me disent « mais non, ce métier est interdit aux handicapés, il est hors de question. » Avec l’aide d’une femme, Brigitte Revellin-Falcoz, [première femme pilote de ligne en France NDLR] qui elle aussi a connu des chutes et des refus, on va réussir à faire changer l’opinion et fédérer des gens autour de nous pour faire changer la loi et permettre aux pilotes handicapés de devenir professionnels. Elle s’est reconnue dans ce combat, et nous a aidés, on parle d’elle, de ses prises de parole, ses prises de position. Elle est symbolisée par ce qu’on appelle au théâtre une servante, une ampoule qui symbolise la lumière, je lui parle, je parle à Brigitte. Il y a toute cette poésie, cette magie que permet le théâtre.

Question : Vous avez obtenu le brevet de pilote de pilote professionnel en surmontant ce milieu masculiniste de l’aviation légère, et puis, en parallèle, vous avez votre vie de femme, mère d’une enfant…

Dorine Bourneton : Dans la pièce, on ne parle pas de Charline ma fille. On est vraiment axé sur le combat, sur l’accessibilité. On aborde la sexualité, mais pas la vie de maman. Le spectacle s’achève en 2015 quand j’ai réalisé mon premier vol de voltige aérienne au salon du Bourget.

Question : Mais comment peut-on faire de la voltige aérienne avec tout ce qu’entraîne une paraplégie sur la physiologie et l’évolution du corps ?

Dorine Bourneton : En fait, on fatigue plus vite parce que, d’une façon générale, les personnes handicapées, il me semble, fatiguent plus vite. Mais on résiste très bien aux facteurs de charge. Je porte des bas de contention maximale, et même avec ça, après le vol, on a les pieds gonflés parce que le sang est expulsé vers les extrémités. Pour le premier cycle de voltige que je pratiquais, on est tout à fait capable et résistant. Après, c’est compliqué parce que ce qu’il faut avoir une bonne stabilité dans l’avion, or nous quand on tire sur le malonnier [commande manuelle qui remplace le palonnier actionné par les pieds NDLR] on ne peut pas avoir la même stabilité qu’un valide qui peut prendre appui sur ses jambes et stabiliser son corps tout entier. Nous, le haut du corps bouge beaucoup, on glisse dès qu’on fait un effort en tirant sur le malonnier, le buste se décale. L’enjeu, c’est de rester bien aligné sur le siège, stable, bien positionné, c’était le plus compliqué.

Question : Cette contrainte physique, avez-vous essayé de la restituer sur scène ?

Dorine Bourneton : On n’en parle pas. Non, on parle juste du fait que sur le tarmac, on croise ceux qui nous bloquent, et ce sont les mêmes qui nous applaudissent quand on fait des figures dans le ciel !

Le point de vue d’Eric Métayer, auteur et metteur et scène

« Ce qui m’a séduit dans l’histoire et le parcours de Dorine, sa capacité à retourner du négatif et en faire du positif. Sa force, c’est d’arriver à aller chercher dans ce qui est le plus terrible la partie qui peut être utilisée dans de la lumière. Montrer un avion qui vole, montrer un accident, ce sont des choses qui a priori ne se font pas sur une scène et c’était ce qui m’intéressait parce que j’aime le travail de l’imaginaire du public, et donc je l’utilise pour créer des choses qui ne sont pas visibles normalement. C’est un peu comme un puzzle, je donne au public, pour chaque moment de vie de Dorine, des morceaux du puzzle et leur imaginaire crée le reste de l’image. Mon travail est de raconter en laissant le spectateur recevoir une émotion qui n’est pas obligatoirement visible, qui est simplement le récit. Elle nous le raconte, elle l’a vécu, elle n’a pas à le revivre une deuxième fois. C’est à nous de le vivre par rapport à ce qu’elle raconte. »

Voltige est représenté à partir du 28 janvier 2026 du mercredi au dimanche tous les soirs à 19 heures au Petit Montparnasse (Paris 14e), jusqu’au 26 avril. Texte, mise en scène et musique d’Eric Métayer. Détails en Agenda.

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