Question : 22 ans après le premier rapport sur l’accessibilité numérique, le secteur privé est toujours à la traîne, malgré une obligation forte d’accessibilité numérique du fait d’une directive européenne récente. Quel constat faites-vous de la situation ?

Marion Ranvier

Marion Ranvier : C’est toujours un sujet alarmant. On a publié un baromètre de l’accessibilité en novembre 2025, notamment pour les sites e-commerce, et on a audité les 50 sites les plus visités en Europe. On voit qu’encore 94% des sites e-commerces audités ne disposent pas d’un parcours de paiement accessible. Ça veut dire que pour les personnes utilisant des technologies d’assistance, les parcours de paiement sont invisibles. On constate également dans cette étude que 4% des sites européens sont proches d’être prêts pour l’European Accessibility Act (EAA). Comme vous l’avez dit, après 22 ans et notamment avec l’entrée en vigueur de la directive européenne, on voit que les sites, et notamment e-commerce, ne sont pas prêts et ne proposent toujours pas des parcours complets pour les personnes en situation de handicap.

Question : Qu’est-ce qui fait que des entreprises privées n’arrivent pas à bâtir une stratégie numérique prenant en compte tous les clients, malgré les multiples engagements annoncés au fil du temps ?

94% des sites d'e-commerces ne disposent pas d'un parcours de paiement accessible, 4% sont proches d'être conformes, 2% ne comportent pas d'erreurs majeures d'accessibilité

Marion Ranvier : Pendant longtemps, le sujet de l’accessibilité a été mis sous le tapis. Il n’a pas été priorisé parce qu’il était mal compris, les personnels en interne n’étaient pas assez formés. Et pas uniquement les développeurs et les ux designers, mais aussi les dirigeants qui ne priorisent pas le sujet parce qu’ils ont une mauvaise compréhension des handicaps, de ce qu’est l’accessibilité numérique et des lois. Une deuxième hypothèse, à mon sens, c’est que le secteur privé a besoin de parler de retour sur investissement, et donc le sujet de l’accessibilité ne pouvant pas être vu comme un sujet avec un retour sur investissement a été souvent décalé dans le temps par les acteurs privés. C’est un sujet d’éducation et une notion de business, derrière, et il y a une incompréhension que l’accessibilité numérique peut permettre d’aller toucher une nouvelle audience et répondre aux besoins de tous les utilisateurs, pas uniquement une petite partie.

Question : Des associations nationales traînent en justice plusieurs plateformes de commerce en ligne. Quel regard portez-vous sur une situation qui doit maintenant se dénouer dans les tribunaux ?

Contentsquare Foundation présentait au public le 3 décembre 2025 son baromètre de l’accessibilité

Marion Ranvier : Je fais un peu le parallèle avec ce qui s’est passé aux États-Unis, notamment avec des cas comme Domino’s pizza en 2019. Malheureusement, comme les choses n’avancent pas et, vous l’avez dit, ça fait plus de 20 ans, les personnes en situation de handicap n’ont pas d’autre biais que d’aller en justice. D’un côté, je trouve dommage d’en arriver là, mais je m’explique : il est dommage que les entreprises n’aient pas compris en amont le pouvoir de l’inclusion et de se rendre accessible. Non pas uniquement par rapport à la loi, mais en créant des outils grâce à la conception universelle qui peuvent être utilisables par tous. Et en même temps, quand on se met dans la peau d’une personne en situation de handicap, il est inconcevable de ne pas pouvoir utiliser le web pour des situations du quotidien. Typiquement, c’est faire ses courses en ligne, répondre à des jobs en ligne, déclarer ses impôts en ligne. Je trouve désolant du point de vue des entreprises de devoir en arriver là, du fait qu’elles ne tiennent pas leurs objectifs. On va suivre cela de très près et je pense qu’en France on avait peut-être besoin de cet élan et de ce sursaut, malheureusement, pour faire bouger les lignes et embarquer tout le secteur privé. Peut être que d’autres vont comprendre l’importance de se rendre accessible.

Question : Dans quelle mesure cette situation du secteur privé résulte-t-elle de l’absence de pilotage national et de volonté politique des ministres et des gouvernements puisque les administrations qu’ils dirigent sont elles-mêmes en tout ou partie totalement inaccessible ?

42% des usagers sont bloqués en navigant au clavier, 59% visuellement, 68% par les formulaires et 76% s'ils utilisent un lecteur d'écran

Marion Ranvier : Effectivement, c’est une situation qui impacte le privé mais qui concerne le secteur public depuis plus longtemps. Et il y a cette notion de lead by example [donner l’exemple NDLR] en disant que les lois pour l’accessibilité sont plus anciennes pour le secteur public que pour le secteur privé. On le voit avec les 250 démarches administratives qui doivent être accessibles, le président Macron avait annoncé début 2025 qu’elles auraient 100% d’accessibilité, ce n’est toujours pas le cas [7 seulement l’étaient en octobre 2025 NDLR]. C’est porté par une politique où il y a pas mal de trous dans la raquette. Ça crée une incompréhension en France, mais aussi en Europe. Des travaux de mise à jour du RGAA sont en cours [Référentiel Général d’Amélioration de l’Accessibilité, suscitant des dissensions et retraits d’experts NDLR], mais on n’arrive pas à uniformiser les sujets d’accessibilité et c’est un vrai besoin pour que demain les démarches publiques et les sites privés puissent aussi être accessibles. Cette demande-là, qui doit émaner de nos pouvoirs publics, n’est pas claire pour les entreprises.

Propos recueillis par Laurent Lejard, février 2026.

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