Question : Quel a été le le processus de création entre Journal de mes oreilles et Sourdre ?

Zoé Besmond de Senneville : J’écrivais depuis longtemps des formes poétiques et j’avais envie de réinvestir le domaine dans lequel j’étais la plus engagée, l’écriture poétique. Avec ce sujet, et aussi parce que j’évoluais avec des poètes et des poétesses, qu’ils avaient tous un recueil alors que je n’en avais pas, je me sentais un peu en dehors de leur monde. Il y a d’abord eu un album de poésie musicale électro, puis un recueil aux éditions maelstrÖm [lire l’actualité du 11 juillet 2024.] J’aime beaucoup explorer, mon objectif était d’aller vers le spectacle vivant, mais c’est tellement dur que ça m’a pris des années. Il y a eu un processus d’échec de ne pas parvenir à monter Journal de mes oreilles en 2022. Ensuite j’ai travaillé une toute petite forme avec un musicien, puis l’édition du recueil, et après ça j’ai eu une idée pour aller vers la forme spectacle en retravaillant le texte poétique publié chez maelstrÖm pour arriver à Sourdre ou l’enterrement de mes oreilles.

Question : Que vous voulez-vous faire passer au public avec Sourdre ?

Première page de Sourdre

Zoé Besmond de Senneville : C’est un récit dramatique, un long poème avec une dramaturgie, une histoire. L’éditeur ne l’a pas qualifié, c’est ce que j’aime chez lui, il ne classe pas ses livres en poésie, roman, théâtre, mon texte est un peu entre les trois. Ce n’est pas un recueil parce qu’un recueil est composé de fragments séparés, pas vraiment tenus dans une écriture. Sourdre c’est une écriture qui avance beaucoup plus. La question du message à faire passer n’est pas évidente parce que j’ai l’impression que ça répond à la société, autour de la communication avec un message très clair. Je crois que dans une œuvre artistique il y a mille messages, mille envies. Je pars du besoin de raconter cette histoire qu’a été ma perte de l’audition, le fait de changer de paradigme à l’intérieur de moi, quelque chose d’invisible qui se transforme. Ce texte accompagne vraiment le spectacle, il s’est construit avec, ce qu’on raconte avec le musicien, l’accessibilité sur le plateau, la démocratie de l’activité dans les œuvres artistiques de spectacles vivants, un endroit où on va chercher ses propres ressources, l’endroit ritualisé d’une transformation physique et sensorielle qui est inscrite dans le texte mais advient vraiment sur le plateau. C’est une manière de ritualiser, de rendre la transformation magique, de la sceller dans quelque chose qu’on va célébrer, permettre un deuil comme pour des ancêtres.

Question : C’est ce cérémonial poétique que les spectateurs vont découvrir, avec quels protagonistes et mise en scène visuelle et sonore ?

Zoé Besmond de Senneville sur scène ©Marie Charbonnier

Zoé Besmond de Senneville : On sera deux sur le plateau, moi et le musicien Henry Grillot. Avec une musique très texturée pour raconter la déformation sonore, la réalité sonore, et aussi des moments plus mélodieux, musicaux. Une projection va recouvrir le plateau par moment, elle va être très présente, et intégrer un surtitrage lisible pour les gens qui en ont besoin, et créatif pour montrer ce qu’on peut faire de ce dispositif d’accessibilité. Le surtitrage est intéressant parce qu’il y a beaucoup plus de personnes malentendantes que ce qu’on croit, mais aussi pour les entendants lire un texte de poésie, de théâtre, est une autre manière de recevoir un texte. Et parfois dans un spectacle on ne comprend pas tout, le lire peut être très chouette, enrichissant et compensateur. La scénographie est un décor un peu flottant, un décor qui bouge, à l’image de ce que peut provoquer la perte de l’audition, où on perd ses repères. Un autre thème croise la perte de l’audition avec la généalogie, dont j’ai parlé dans Journal de mes oreilles, le lien avec l’histoire de mes ancêtres. Cette histoire de silence, je vais la mettre en lien avec la silenciation des femmes, ce qui est arrivé dans ma vie avec la perte de l’audition. En allant chercher cette mémoire des femmes pas libres de leur vie, ou de s’exprimer. En me saisissant de cette mémoire, je viens la braver et la rompre parce que je suis exposée à cette forme de silence, mais je reprends la parole, je dis tout ce j’ai à dire, et je viens peut-être les libérer.

Question : Vous introduisez la Langue des Signes Française dans le spectacle Sourdre, ce sera une simple interprétation ou une véritable intégration ?

Zoé Besmond de Senneville : La langue des signes permet à la communauté sourde de venir à ce spectacle. On va proposer quatre représentations en Langue des Signes Française, du 11 au 14 novembre. Je suis très heureuse de cette rencontre, qu’on soit oraliste, malentendant ou sourd. La langue des signes est aussi la langue d’une culture à laquelle je ne me suis pas encore intégrée, car je n’ai pas vraiment réussi à apprendre la langue des signes. Pendant les premiers jours de spectacle, on va répéter en matinée avec notre comédienne Sourde, Wafae Ababou, un choix politique de faire travailler une comédienne sourde de naissance. On va l’intégrer à notre mise en scène de la manière la plus fluide possible. Elle est très dynamique et a une manière de jouer très enlevée, c’est génial de travailler avec elle.

Couverture de Sourdre

Question : Vous évoluez dans le milieu littéraire de la poésie, quel est l’état de la création littéraire en poésie ?

Zoé Besmond de Senneville : C’est un domaine qui n’a vraiment pas de moyens, je le constate en comparant avec le spectacle vivant qui a des aides, même s’il y a des coupes budgétaires. Pour l’accessibilité de notre spectacle, on a eu du financement et des partenaires. Dans la poésie, les choses sont beaucoup plus fragiles, et ça pourrait s’aggraver si le Centre National du Livre est dissous et récupéré par le ministère de la Culture comme une espèce de département ministériel. Le CNL finance des projets de poésie, de résidences et groupes d’écriture, une des principales ressources des auteurs de poésie qui sont dans des conditions assez précaires. Les festivals de poésie sont ceux qui ont le moins de moyens. Le diffuseur Makassar est en liquidation judiciaire et, de ce fait, de nombreux éditeurs indépendants ont perdu de l’argent parce que leurs livres avancés n’ont pas été remboursés. Le monde de la poésie n’a pas vraiment de passerelles comme le spectacle vivant, avec des possibilités de mécénat, de sponsoring, ça reste un milieu de niche, avec peu de visibilité, je ne sais pas si ça intéresse des investisseurs.

Propos recueillis par Laurent Lejard, octobre 2026.

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