Son parcours est particulièrement atypique (lire ce portrait.) Issu de l’école du mime Marceau, Joël Chalude maîtrise à la fois la Langue des Signes Française qu’il pratique depuis plus de 40 ans, et le français oral comme écrit. Actuellement, il met la dernière main à sa nouvelle pièce, Les P’tites Cases, narrant les démélés d’un ouvrier sourd (qui porte le nom de naissance de l’auteur) avec les professionnels censés l’aider à obtenir sa reconnaissance comme travailleur handicapé. Joël Chalude revient dans cet entretien sur son travail théâtral et présente ce qui pourrait être son dernier spectacle, mis en scène par Jean-Claude Cotillard racontant leur rencontre.
Question : Vous êtes l’un des très rares auteur et comédien sourd, quel regard portez-vous sur votre parcours et l’évolution du milieu théâtral au contact des artistes sourds ?
Joël Chalude : Je vais faire l’effort de ne pas me montrer trop défaitiste ici, mais je dois avouer que la plupart des artistes sourds avec lesquels j’ai pu travailler m’ont laissé sur ma faim, que ce soit dans le domaine de la créativité, dans celui de l’initiative ou de l’engagement. Question d’éducation, bien sûr, mais aussi de l’empiétement de certains « entendants » sur leurs potentialités d’expressions et d’inspirations. Un empiétement qui tient plus au réflexe d’assistance compassionnelle caractéristique de nos sociétés qu’à une volonté d’appropriation culturelle, il faut le préciser. Les projets que j’ai portés jusqu’ici avec le sous-jacent d’impliquer des Sourds m’ont surtout valu des surcharges de responsabilités tant j’étais seul à assumer tous les aspects de la création, complètement a contrario de mes expériences chez les entendants. Attention quand même à ne pas me trouver paradoxal ! Ayant tout appris des entendants – j’ai commencé à fréquenter les sourds vers mes 30 ans – je leur dois de savoir… leur tenir tête !
Question : Vos créations sont multiples, théâtre, cinéma, chanson, mais toujours autour de la surdité et de la vie des Sourds, comme s’il fallait toujours revendiquer le fait d’exister au milieu de tous. Comment faire de la surdité un aspect comme un autre, au théâtre comme au cinéma, et sortir du « monde à part » ? A qui la faute, en fait ?
Joël Chalude : Vous avez raison de préciser ou rappeler la récurrence de ma thématique mais cela n’a rien d’étonnant : mon quotidien est totalement impacté par ma surdité, que ce soit le fait de ne pas accéder, non pas à l’information, mais à ce que sa prosodie peut sous-tendre ; que ce soit mon rapport atrophié à la musique – mes parents étaient musiciens, donc héritage contrarié ! – que ce soit mon hypersensibilité spatio-visuelle et iconique, que ce soit mon rapport cognitif aux événements… Impossible pour moi d’y échapper ! Mais plutôt que de considérer la surdité comme une sorte d’aléa sociétal ou psychique, j’ai fait le choix, d’expérience en expérience, de la vivre comme une richesse personnelle, une singularité culturelle dans laquelle toutes mes émotions, tous mes ressentis, tous mes doutes, toutes mes réflexions, vont cristalliser ma démarche d’artiste. Ou si vous préférez, je ne sais pas m’exprimer en-dehors de ma réalité. Et donc, pour répondre à la question, de même que je ne peux ni ne veux banaliser ma judéité, je ne peux ni ne veux banaliser ma surdité. En revanche, j’ai la volonté depuis toujours d’ouvrir ce monde-là au plus grand nombre en banalisant la langue des signes dans le processus artistique – je ne me suis pas fait beaucoup d’amis chez les « ayatollahs » de la langue des signes, du coup… – c’est-à-dire en la mixant, juxtaposant ou combinant avec la langue orale, le mime, la danse, etc. Le spectateur se sent alors autorisé à s’approprier, même momentanément, un univers qu’il pensait strictement dévolu aux Sourds.
Question : Qu’est-ce qui vous a conduit à écrire Les P’tites Cases, et que raconte ce spectacle ?
Joël Chalude : D’abord, et je ne m’en cache pas, un désir de reconnaissance ! Non pas nécessairement au sens narcissique du terme, mais parce que, d’Emmanuelle Laborit à Manon Altazin (« Elle entend pas la moto ») en passant par Virginie Delalande, ce sont des figures emblématiques d’une attente sociétale et non les résultantes de projets qu’elles auraient portés. Mon ambition à moi est que les médias et les publics applaudissent un parcours construit sur des idées, des actions, des décisions et des inspirations propres. Ce spectacle, qui sera probablement mon dernier, je l’ai écrit, produit, défendu, accompagné dans tous ses aspects (communication, gestion financière, casting, etc.) et c’est peut-être aussi pour tout cela que le metteur en scène Jean-Claude Cotillard a voulu que j’en sois l’interprète principal. Les P’tites Cases, c’est l’histoire d’un ouvrier sourd convoqué pour une reconnaissance de travailleur handicapé et qui se retrouve dans un théâtre où l’attendent deux bureaucrates aux méthodes inquisitrices, un psychiatre et son assistant. Face à la sémantique absurde et pourtant délibérée de ses interlocuteurs, l’ouvrier va lutter pied à pied avec ses propres ressources pour repartir avec son papier. Je ne spoilerai évidemment pas la chute car elle est destinée à prendre le spectateur au dépourvu.
Qu’en dit le metteur en scène ?

C’est en 1990, lors des représentations de sa pièce sans parole Les Hommes Naissent Tous Ego, que Jean-Claude Cotillard a rencontré Joël Chalude. « On est restés en contact, tous les Sourds de Paris sont venus voir ce spectacle. Quand il m’a envoyé le texte des P’tites cases, j’ai bondi : il y a une très belle écriture, une satire, on s’est mis d’accord pour que je le mette en scène. Nous sommes dans les bureaux d’une administration et le personnage de Zaludkowski, joué par Joël Chalude, vient chercher une attestation de travailleur handicapé nécessaire pour son employeur. Il rencontre un psychiatre et son assistant, des personnages catastrophiques dans leur écoute, et on bascule dans le burlesque. Ils sont obsédés par le fait d’avoir raison, et de considérer que le personnage principal, c’est le psychiatre, ce n’est pas le Sourd, ce n’est pas le malentendant. Pour obtenir l’attestation, il faut cocher un certain nombre de cases et certaines sont d’une absurdité absolue, comme on peut le voir dans l’Administration. » Pour sa mise en scène, Jean-Claude Cotillard a pris en compte la nécessite de parler face à Joël Chalude pour qu’il lise sur les lèvres et entre parfaitement dans les codes de jeu théâtral : « La façon dont il a écrit la pièce nous fait rire des deux autres personnages. On a de l’empathie pour celui du Sourd, qui peut être un peu bête parfois; ce que j’aime bien, ce sont ces trois personnages qui se débattent avec leur ego et la nécessité d’être brillants par rapport à eux-mêmes. C’est ce qui m’a séduit, cette dimension un peu ridicule et burlesque du qui on est, du comment on doit être reconnu par la société. »
Propos recueillis par Laurent Lejard, février 2026.
Les P’tites Cases, de et avec Joël Chalude est représentée du 19 février au 12 avril au Studio Hébertot (Paris 17e), détails en Agenda. Des aperçus du travail théâtral et des chansignes de Joël Chalude sont sur sa chaîne Youtube.
Avec le soutien d‘Acceo-Tadeo



