« Mon frère » est l’un des succès du festival d’Avignon 2026. Créé en mai dernier au Théâtre de Vidy, à Lausanne (Suisse), ce duo en scène présente le lien fraternel de deux adultes Suisses francophones, l’un Sourd et l’autre comédien entendant, à travers les épisodes communs et séparés de leur vie.

Question : Christian et François, vous avez décidé d’exposer au public votre vie de frères, qu’est-ce qui vous a décidé à la montrer sur scène ?

Christian Gremaud : Je préfère laisser François y répondre concernant l’idée d’exposer au public. Alors je me souviens du moment où François m’a proposé de jouer au théâtre. Cette proposition m’a donné la force de briser un tabou et de faire entendre au public un « ça suffit. » La société ne peut pas rester indifférente face aux discriminations et aux inégalités que vivent encore les personnes en situation de handicap. Je tiens aussi à saluer l’engagement de François, qui a été profondément sensibilisé par les situations injustes et inégales que j’ai vécues. Grâce au théâtre, nous avons pu transformer cette expérience personnelle en un message adressé à toute la société.

François Gremaud : Au départ, l’urgence est née lorsque j’ai pris la mesure de la série d’injustices que Christian avait vécues, et constaté que ces types de situations, auxquelles sont confrontées de nombreuses personnes dites « en situation de handicap », restent très souvent invisibles ou passées sous silence.

Or, avec les années, j’ai eu la chance, grâce à mon métier, d’acquérir une forme de droit à la parole, ou en tout cas un espace dans lequel ma parole peut être entendue. L’évidence est née de là : je pouvais utiliser cet espace qu’est le théâtre pour faire relais, rendre visibles certaines réalités, permettre aux gens de savoir et, à partir de là, de penser en connaissance de cause. Mais il était évidemment essentiel que cela ne consiste pas à parler à la place de Christian. Le spectacle s’est donc construit avec lui, à partir de sa parole, de son expérience et de notre relation.

Et puis est apparue cette autre évidence : raconter aussi notre vie de frères. Parce que je crois profondément que la fraternité – pas seulement celle des liens du sang, mais la fraternité comme manière de se tenir aux côtés de quelqu’un – peut être une réponse aux injustices. Le spectacle est aussi né de cette conviction : face à ce qui sépare, exclut ou discrimine, on peut choisir de faire lien.

Question : Christian, quelle est la place des Sourds dans une société suisse marquée par des clivages socioculturels et linguistiques, entre Romands, Alémaniques, italophones et quelques poignées de Romanches ? Comment ces clivages se retrouvent-ils, ou pas, dans les relations entre Sourds alémaniques et romands ?

Apprendre en langue des signes, montre Christian à François

Christian Gremaud : La communauté sourde reflète en partie les clivages linguistiques de la Suisse : les Sourds romands utilisent principalement la Langue des Signes Française, les Alémaniques la DSGS [Deutschschweizer Gebärdensprache], différente de la DGS utilisée en Allemagne, et les Tessinois la langue des signes italienne (LIS). Il n’existe pas de langue des signes romanche proprement dite ; quelques Sourds romanches utilisent notamment la DSGS et suivent leur scolarité en Suisse alémanique. Malgré une expérience commune de la surdité, des barrières et de la culture sourde, les différences régionales restent présentes. Cultures, identités, histoires et parfois opinions diffèrent selon les régions linguistiques. Cette diversité constitue aussi un défi pour l’accessibilité. Produire une vidéo en langue des signes exige préparation, enregistrement, montage, sous-titrage et diffusion. Pour trois langues des signes, le travail et les coûts se multiplient, alors que la communauté concernée reste relativement petite.

Il existe également des inégalités importantes dans l’accès aux prestations. En Suisse alémanique, région la plus grande et la plus peuplée du pays, les personnes sourdes bénéficient généralement de davantage de services sociaux spécialisés et adaptés à leurs besoins linguistiques. En Suisse romande et en Suisse italienne, l’offre spécialisée est beaucoup plus limitée, voire inexistante dans certains domaines. Cette situation s’explique notamment par le fait que de nombreuses prestations relèvent de la responsabilité des cantons et non directement de la Confédération, ce qui entraîne des différences importantes selon le lieu de résidence. Le fédéralisme et la diversité linguistique, qui font la richesse de la Suisse, rendent ainsi plus complexe la mise en place d’une politique du handicap cohérente à l’échelle nationale. Cela se reflète également dans la reconnaissance des langues des signes : elles ne sont toujours pas reconnues au niveau fédéral et la question reste débattue politiquement. Certains cantons les ont déjà reconnues dans leur Constitution cantonale, d’autres avancent dans cette direction, tandis que d’autres restent plus réticents. La situation des Sourds illustre donc bien une réalité suisse : une identité commune, mais des droits, des prestations et des avancées qui peuvent fortement varier d’une région et d’un canton à l’autre.

Question : Christian et François, quels sont vos sentiments et impressions après plusieurs dizaines de représentations de « Mon frère », et que vous a renvoyé la diversité des publics suisses et français ?

Christian et François Gremaud, embrassade ©Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Christian Gremaud : Je ressens surtout beaucoup d’émotion et de reconnaissance. Chaque public réagit différemment selon sa sensibilité, son histoire et sa culture. Pour moi, le théâtre est l’un des rares lieux d’expression où le public m’écoute en tant que personne en situation de handicap et aussi personne sourde, jusqu’au bout. Il prend le temps d’entendre mon histoire et peut ainsi mieux comprendre mes demandes pour une véritable égalité et une inclusion sans barrières, mais aussi mes réalités et celles des personnes sourdes. Dans le monde politique, j’ai souvent le sentiment que cette écoute est beaucoup plus difficile à obtenir et qu’elle débouche encore trop peu sur des résultats concrets. Les engagements pris envers les personnes ayant des besoins essentiels ou des préoccupations légitimes ne sont malheureusement pas toujours suivis d’actes. Après toutes ces représentations, je retiens surtout que, malgré nos différences culturelles et linguistiques, les émotions humaines sont universelles. Le théâtre crée un espace de rencontre entre Sourds et entendants que peu d’autres lieux permettent.

François Gremaud : Je ressens, moi aussi, énormément d’émotion. Nous vivons des expériences très fortes à chaque représentation. À la fin du spectacle, il y a presque toujours des personnes qui éprouvent le besoin de parler à Christian, parfois de le prendre dans leurs bras, de nous dire ce qu’elles ont ressenti, mais aussi très souvent de nous raconter quelque chose de leur propre parcours. Ce qui m’a beaucoup frappé, c’est la convergence des expériences de discrimination. Des personnes aveugles, en chaise roulante, queer ou afro-descendantes nous ont dit s’être reconnues dans l’histoire de Christian, alors même que leurs parcours sont évidemment très différents. Cela me semble révéler quelque chose d’important : le spectacle raconte une histoire extrêmement singulière – celle d’un homme Sourd et de son frère – mais cette singularité permet paradoxalement de toucher à quelque chose de beaucoup plus universel, qui concerne notre rapport à la différence, à la norme, à l’exclusion, mais aussi notre capacité à y résister.

Et j’ai été tout aussi touché par les réactions de personnes entendantes et dites « valides », qui nous ont parfois dit que le spectacle avait déplacé leur regard. C’est sans doute ce que le théâtre peut faire de plus précieux : non pas dire aux gens ce qu’ils doivent penser, mais leur permettre de voir quelque chose qu’ils ne voyaient pas auparavant – et de penser ensuite en connaissance de cause.

Question : François, avez-vous craint d’être associé au milieu Sourd et d’en subir un contre-coup pour votre carrière de comédien ?

My Way, spectacle de François Gremaud en 2005

François Gremaud : Je n’ai jamais réfléchi en ces termes. D’ailleurs, mon tout premier spectacle, il y a plus de vingt ans, qui s’appelait My Way, faisait déjà apparaître sur scène un personnage qui ne s’exprimait qu’en langue des signes. En revanche, j’ai eu très peur de ne pas être à la hauteur des enjeux que représentait Mon Frère vis-à-vis de la communauté sourde. Ce spectacle m’a beaucoup obligé. En tant que personne entendante, je voulais essayer d’être le plus juste, le plus respectueux et le plus humble possible, et surtout veiller à ne jamais parler à la place des personnes sourdes. Il y avait d’ailleurs quelque chose de très concret à cela : Christian devait rester le sujet de sa propre histoire. Mon rôle n’était pas de devenir son porte-parole, mais d’être son frère, son partenaire de scène et, lorsque c’était nécessaire, le relais de sa parole auprès d’un public entendant. Quant à l’idée que le fait d’être associé au monde Sourd puisse nuire à ma carrière, elle ne m’a jamais traversé l’esprit. Et si, à travers ce spectacle, je pouvais être considéré comme un allié de la communauté sourde, j’en serais extraordinairement honoré.

Question : Christian, que retirez-vous sur un plan personnel de cette expérience théâtrale, et qu’est-ce que vous renvoient vos amis Sourds ?

Christian Gremaud : Elle m’a apporté beaucoup de confiance et une autre manière de m’exprimer. Sur scène, je peux raconter une réalité vécue, transmettre des émotions et surtout être écouté jusqu’au bout. Être écouté est essentiel pour moi, car je témoigne des discriminations que vivent encore les personnes sourdes au quotidien. La société ne les voit pas toujours, et certains stéréotypes restent profondément ancrés, comme s’ils étaient normaux. Il faut briser ces habitudes, en tirer des leçons et construire cette société inclusive et sans barrières que les personnes sourdes souhaitent voir enfin devenir une réalité.

Mes amis Sourds me disent souvent qu’ils se reconnaissent dans les situations, les frustrations et les émotions du spectacle. Ils partagent ces sentiments. Même si chaque parcours est différent, beaucoup connaissent les mêmes barrières, mais aussi les mêmes souffrances et le même désir d’être considérés sur un pied d’égalité. Pour moi, c’est très fort : mon histoire personnelle devient aussi, en partie, une voix collective.

Propos recueillis par Laurent Lejard, septembre2026.

Avec le soutien d‘Acceo-Tadeo

Bannière Acceo-Tadeo

Mon frère sera en tournée à Paris (Théâtre du Rond-Point du 18 au 27 septembre – complet), Marseille (Le Zef les 18 et 19 novembre), Besançon (Les 2 scènes les 24 et 25 novembre), Brest (Le Quartz du 3 au 5 décembre), Toulouse (Théâtre de la Cité du 26 janvier au 5 février 2027),
 Saint-Ouen (Espace 1789 les 16 et 17 mars), Malakoff (Théâtre 71 les 18 et 19 mars), Bordeaux (TnBA du 23 au 26 mars), Dunkerque (Bateau Feu le 6 avril), Strasbourg (Maillon du 13 au 16 avril.)

Partagez !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *