Le cirque contemporain compte très peu d’artistes handicapés moteur, Julia de Felice en fait partie. Un handicap touchant essentiellement sa jambe droite, quasiment invisible mais douloureux en permanence ; elle vit avec un stimulateur médullaire implanté et une prise puissante d’analgésiques. Cela n’a pas arrêté son envie de devenir artiste de cirque et comédienne, se formant à Montreuil (Seine-Saint-Denis) et Chambéry (Savoie) pendant 4 ans, jusqu’à être diplômée artiste de cirque et du mouvement. « J’ai fait du cirque pendant l’enfance et l’adolescence, avec l’envie de faire des écoles de cirque. Mais je ne me sentais pas légitime, une question de confiance malgré mes potentialités. Le déclic est venu quand je me suis rendu compte que j’allais le regretter. » Elle a suivi une formation pluridisciplinaire à Montreuil, avant de poursuivre à Chambéry où elle s’est établie en créant sa compagnie, Éclats de soie.
Depuis, elle a participé à des spectacles en amateur, et Le périple du scarabée est sa première création professionnelle. « Le processus de création a débuté après un accident tibial mal récupéré, j’ai écrit le spectacle pendant la rééducation. Il m’a fallu trois ans pour sortir la première version, j’en suis à la troisième. Le périple du scarabée fait son bonhomme de chemin, qui repousse les limites, pour montrer que le handicap est beaucoup plus large et pluriel, qu’on peut à la fois être artiste et délivrer un message. Le handicap, on n’en parle pas, il est trop tabou, mis de côté. Moi j’avais envie de le mettre au devant de la scène. Je m’appuie sur mon corps sur scène, et des témoignages de personnes handicapées, la plus belle des manières de montrer les possibles pour toucher le public. » Alors elle incarne le handicap, dans un périple de marche sur le fil entre humour et sensibilité où le public suit le personnage qui performe sur son cerceau. « Mon souhait est que le public reparte en apprenant des choses, et comprenne que la situation de handicap n’est pas une fin. Mon spectacle peut plaire ou refroidir, le sujet reste compliqué. »
Les témoignages sont des ressentis de personnes handicapées, perçues habituellement comme des modèles d’inspiration porn, pour leur donner du réel, du vécu : « Toutes ces personnes ont des rêves, des projets, des envies à leur échelle. J’ai retenu une petite dizaine de témoignages après de nombreuses rencontres. » Impliquée dans des associations, Julia De Felice travaille également avec Nostage without us, organisation militant pour l’inclusion et l’accessibilité en milieu festif et dans le spectacle vivant. Et elle veut évoluer dans d’autres spectacles, même si ce n’est pas facile : « C’est plus complexe pour moi d’avoir accès à des auditions, mais j’ai tout à apporter sur un plateau. J’auditionne comme n’importe qui. Ça dépend de ce qu’on cherche, parce qu’en comparaison des artistes de cirque je ne fais pas le poids. C’est du cas par cas, et dépend de l’interlocuteur, sans tomber dans le tabou. » D’autres artistes circassiens handicapés évoluent, dont Alice Barraud avec au Mauvais Endroit au Mauvais Moment, ou Karim Randé dans la Compagnie Bancale.
Restent les conditions matérielles d’exercice professionnel reposant essentiellement sur le statut d’intermittent du spectacle, avec quelques dispositions en rapport avec une Affection Longue Durée, un soutien de l’Agefiph ou de la mutuelle du spectacle Audiens. Mais la proposition d’adapter l’intermittence pour tenir compte des spécificités des artistes handicapés est pour l’instant restée lettre morte, cela n’intéresse ni les organisations syndicales et patronales, ni le Gouvernement. « Dans ce climat, le bien-être des artistes handicapés n’est pas une préoccupation, il n’y a pas d’équité, alors que le temps consacré à ma santé représente 25% de mon planning. Il est difficile de créer et faire émerger une compagnie dans un secteur saturé. Les gens s’accrochent, les subventions baissent, cela crée un engorgement. Ce n’est pas une époque facile pour les artistes émergents, et même ceux qui sont solides ont des difficultés. » Confrontée à un contexte difficile, Julia de Felice avance à son rythme, celui de l’opiniâtre scarabée…
Laurent Lejard, mars 2026.
Le périple du scarabée, spectacle de la compagnie Eclats de Soie mis en scène et interprété par Julia De Felice sera joué les :
Samedi 23 mai à 18h au Centre Wangari Muta Maathai, 15 rue Mouraud à Paris 20e ; gratuit, réservation et informations à cpa.wangari@paris.ifac.asso.fr.
Dimanche 24 mai (horaire non précisé) au Festival Handiclap, Parc des chantiers des machines de l’Île à Nantes (Loire-Atlantique) ; billetterie en ligne.
Samedi 6 juin à 16h30 au Festival le Fadoli’s Circus, Zim Zam - Pôle Cirque et Handicap, 998 chemin de la Bourguette à La Tour d'Aigues (Vaucluse).

