Question : On présente habituellement le sport comme nécessaire à une bonne santé physique et mentale, toutefois votre thèse semble être le premier travail de recherche l’abordant sous l’angle du droit pour des personnes handicapées…

Lydie Cohen : C’est tout l’objet de la thèse. J’ai identifié, dans les textes juridiques et les décisions de justice, ce qui pourrait permettre de considérer qu’il existe un droit au sport, et dans un deuxième temps d’étudier sa réalisation, en l’occurrence les difficultés pour le rendre effectif et apporter des solutions, ce que j’appelle des remèdes qui soient textuels ou plus juridictionnels. Le sport est déjà à l’intersection de différents droits fondamentaux, consacrés constitutionnellement et dans des textes fondateurs ; on le retrouve dans le droit à la santé, dans le droit à la dignité, à l’autodétermination, à la vie privée, dans le droit à l’éducation aussi. De manière indirecte, par l’intermédiaire de ces droits fondamentaux, on peut considérer qu’il existe un droit au sport. Ensuite, en recherchant dans les textes, on constate qu’il y a des éléments qui permettent de considérer les prémices d’un droit au sport, que ce soit au niveau du droit national, européen ou international, et plus particulièrement un droit au sport spécifiquement consacré aux personnes en situation de handicap, à travers notamment la convention des Nations-Unies et de son article 30.5. Cette convention est particulièrement intéressante parce qu’elle réinterprète à la lumière du handicap tous les droits fondamentaux consacrés dans le droit commun. Droit au sport, cela veut dire accessibilité de l’équipement, des activités adaptées aux personnes en situation de handicap avec du matériel, des enseignants, des formateurs. L’analyse de l’existence de ce droit au sport et de sa réalisation aboutit à la conclusion, à mon sens, qu’au regard de toutes les problématiques que révèle le handicap, sociologique, juridique ou même en termes de liberté et d’autodétermination, il paraît nécessaire qu’il soit consacré constitutionnellement.
Question : Alors dans quelle mesure existe-t-il un droit opposable au sport et plus précisément au parasport ?
Lydie Cohen : Effectivement, le sport relève avant tout de la liberté individuelle. Le droit au sport est plus pro-actif : comment faciliter la pratique des personnes en situation de handicap. Finalement, la consécration d’un droit au sport permettrait de faire sauter les obstacles que rencontrent ces personnes dans la pratique d’activités physiques et sportives. Mais à l’heure actuelle, l’idée d’un droit opposable au sport n’est pas réalisée, même si des textes juridiques internationaux consacrent ce qu’on pourrait qualifier de droit au sport. Ces dispositions ne sont pas d’effet direct, et la Cour de Cassation considère que les dispositions de l’article 30.5 de la convention des Nations-Unies relative aux droits des personnes handicapées ne peuvent pas être retenues.
Question : Le développement des parasports a longtemps été parallèle au sport valide, jusqu’au début de ce siècle où de plus en plus de disciplines handisports sont passées sous l’égide des fédérations de droit commun. Comment analysez-vous ce mouvement ?
Lydie Cohen : C’est complexe et source de polémique. Je pars quand même du principe qu’il y a un aspect discriminant à avoir une organisation du sport spécifique pour les personnes handicapées. A une époque, elles étaient exclues de fait et, pour pratiquer, il s’est constitué un mouvement spécifique à côté du mouvement olympique. Par contre, il est indispensable de maintenir la visibilité du handicap. C’est à dire que je suis plutôt favorable à ce que les fédérations qu’on appelle ordinaires intègrent le handicap, pour le vivre ensemble, pour que les personnes handicapées pratiquent avec des personnes valides. Ça me paraît important en termes de valeurs, d’enseignement, d’inclusion. Par contre, il ne faut pas que cette démarche-là soit purement intéressée, pour obtenir plus de subventions, et ne dissolve pas le handicap dans le reste des activités de la fédération. Je pense nécessaire de laisser le choix aux personnes handicapées de pratiquer entre elles.
Question : Pour vous, le sport est devenu plus accessible à des pratiquants handicapés, ou plus inclusif ?
Lydie Cohen : Les deux. J’ai commencé à travailler sur le handicap en 2014, l’accessibilité, on en entendait peu parler, et aussi des Jeux Paralympiques, même s’il y a eu un essor avec ceux de Londres en 2012. Franchement, j’ai vu la différence entre l’époque où j’ai commencé à travailler pour le ministère des Sports en 2014 [au pôle national sports et handicap du CREPS de Bourges NDLR] et l’époque où j’en suis partie en 2017. Il y avait eu un changement d’approche et une amélioration, même s’il y a encore énormément à faire sur l’accessibilité. Je pense que le travail nécessaire concerne plutôt la pédagogie : si on n’y est pas confronté, on ne se rend pas compte des obstacles que rencontrent des personnes handicapées.
Question : Pratiquer un parasport ne met pas à l’abri des obstacles du quotidien, et même les sportifs de haut-niveau y sont confrontés comme en témoignent les mésaventures du sprinteur aveugle Timothée Adolphe, alors que reste-t-il des vertus émancipatrices du sport quand on le regarde à l’aune du handisport ?
Lydie Cohen : Elles sont là à partir du moment où ces personnes arrivent à pratiquer, avec cet enjeu d’autodétermination, de faire de sa vie ce dont on a envie. C’est un des droits qui me parait extrêmement important dans cette thématique-là. On ne peut pas empêcher les gens de réaliser leur liberté pour des questions qui seraient extérieures à eux-mêmes. Et là c’est en partie le cas parce qu’il y a des obstacles environnementaux qu’il faut réussir à lever, mais aussi des préjugés, l’offre de pratique qui n’est pas assez diversifiée, le manque de connaissances sur le handicap, la peur de certaines structures d’ouvrir leurs portes. Les organisateurs ont une obligation de résultat quand on pratique une activité sportive, et ont peur parfois d’ouvrir leurs portes à des personnes en situation de handicap, c’est vraiment une problématique systémique. L’idée de reconnaître un droit au sport notamment pour les personnes en situation de handicap me paraît important sur le plan juridique parce que ça peut permettre de faciliter l’accès à la pratique, et a un enjeu sociologique. Pendant des années des personnes handicapées ont été réduites à une interprétation médicale de leur handicap, et au début des années 2000 on a un changement de paradigme où le handicap résulte de l’interaction entre les déficiences et les obstacles que constitue son environnement. Là, l’approche change, parce que si vous êtes dans une démarche d’interprétation médicale, le sport n’a pas lieu d’être puisque vous êtes malade, pour l’escalade il faut avoir ses jambes pour grimper. Par contre, quand vous basculez sur une représentation plus environnementale du handicap, c’est à l’environnement de s’adapter et ça ouvre le champ des possibles. Il y a un levier d’action pour que les structures se rendent accessibles et adaptent les activités aux personnes handicapées, et non plus l’inverse.
Laurent Lejard, janvier 2026.
Le droit au sport des personnes en situation de handicap, par Lydie Cohen, publié aux Presses Universitaires de Limoges, téléchargeable gratuitement au format PDF.





La loi du 11 février 2005 (loi n° 2005-102), qui affirme pourtant le principe fondamental d’égalité des droits et des chances, de participation et de citoyenneté des personnes en situation de handicap, reste étonnamment silencieuse sur leur droit à l’accès au sport, comme à la culture. Cette omission n’est pas anodine : elle révèle encore les limites d’une politique de l’inclusion qui, malgré des avancées majeures, peine à reconnaître pleinement le sport et la culture comme des droits essentiels à l’exercice effectif de la citoyenneté. Peut-être serait-il opportun d’y remédier en modifiant légèrement la loi…