Année après année, le Festival du film social étend son audience. Sa 8e édition résonnera du 5 au 8 octobre dans plus d’une quarantaine de villes et 140 séances de projection de films en ou hors compétition. Parmi les sujets abordés, deux films courts retiennent l’attention.
Sacré fils
Réalisé l’an dernier par Rouben Manika, ce court tourné dans le Val d’Oise est une immersion dans une jeunesse éloignée des clichés. Des lycéens sans histoire apprennent, se côtoient, s’amusent, et l’un d’eux, féru de langue française et très bon élève, décide de s’investir dans un concours de poésie, encouragé par son professeur. Pour cela, il devra vaincre une intendante bornée et une mère inquiète des réactions négatives qui pourraient tomber sur les réseaux sociaux sur lesquels le concours sera diffusé : lui surmonte au quotidien des difficultés d’élocution et de motricité liées à un handicap de naissance. Et pour l’incarner, Rouben Manika a choisi un adolescent âgé de 15 ans au moment du tournage, Noah Maisonneuve, qui vit avec ce handicap : « J’ai hésité, Rouben m’a proposé un essai. J’ai accepté pour avoir un autre domaine d’expérience, pour m’amuser, découvrir comment se passe un tournage. » Ce qui s’est révélé éprouvant pour lui : « C’était très fatigant, parce qu’on devait répéter plusieurs fois. Rouben filmait sous plusieurs angles. J’ai trouvé le film très beau, et que les efforts valaient le coup. Il montre un handicap invisible qu’on peut surmonter dans une épreuve pour être moins complexé parce que les autres nous comprennent pas. »
Sacré fils a déjà été récompensé en recevant le prix du public lors du festival de court-métrage de Goussainville en novembre dernier. « On a travaillé avec la Maison de Jade, qui accueille des jeunes en situation de handicap, explique Rouben Manika. Noah est sorti du lot, par sa force d’autodérision de son handicap. Ça nous a servi pour ce film. » Il a fallu que le jeune acteur se coule dans un tournage des scènes non pas chronologiquement, mais en désordre : « Ce n’était pas facile pour lui, parfois il se perdait dans ses pensées même quand je lui expliquais. Il fallait remettre le contexte dans l’ordre, par exemple quand on a tourné toute une journée chez sa maman. » Rôle d’ailleurs tenu par sa mère, Rouben Manika a voulu exposer la vraie vie sur l’écran : « Il fallait que ce soit naturel, c’est un choix que j’ai imposé pour que Noah soit en confiance. » Sans réticence à l’égard de l’exposition sur les réseaux sociaux et du regard des autres : « Elle était partante à 100%. Et j’ai expliqué à Noah que s’il participait à ce court-métrage il aiderait beaucoup plus de jeunes atteints d’un handicap. Comme un coup de pouce, si on veut faire un truc, aller jusqu’au bout. La voix de Noah a d’ailleurs apporté certains changements chez des jeunes de Goussainville. »
A bas le soleil
Une jeune danseuse constate des troubles visuels commençant à gêner sa pratique alors qu’elle travaille une création contemporaine. Elle tente de les surmonter, mais se blesse, perdant ses repères dans l’espace, éblouie par la lumière du soleil et les phares de voitures ce qui la met en danger dans les rues. En croisant des sportifs aveugles pratiquant le goalball, elle s’initie au noir et dans une nouvelle appréhension du mouvement, elle retrouve ses sensations. Cette histoire est en partie celle de Lucien Lepoutre, cinéaste établi à Bruxelles, en Belgique, où il a tourné cette année dans un centre sportif actuellement en démolition. « J’ai la même maladie que la protagoniste. J’avais envie d’en parler, une manière pour moi de d’aborder cette question. Cette rétinopathie pigmentaire fait perdre progressivement la vue, qui devient de plus en plus étroite avec des difficultés de vision nocturne. Pour la plupart des gens, la cécité arrive assez tôt ; moi j’ai la chance d’une évolution très lente. » Dans ses recherches pour comprendre la maladie et ses conséquences il a rencontré une équipe de goalball : « J’avais plein de questions à leur poser, et après les avoir vu jouer, discuter, manger avec eux, j’ai oublié de poser mes questions ! Il y avait une énergie dans ce groupe, de l’humour, de l’autodérision, de la dynamique, qui faisaient énormément de bien. » Ils jouent d’ailleurs leur propres rôles dans le court-métrage : « Un film, c’est un mélange de nous-mêmes, et de questions personnelles un peu éloignées de nous. »
L’annonce de la maladie a coïncidé avec son envie de faire des films, il avait alors 16 ans. « J’ai l’esprit de contradiction, si on me dit qu’une chose n’est pas possible j’ai envie de la faire. Quand on se met à perdre quelques chose, on le trouve d’autant plus précieux. Quand j’avais 16 ans et qu’on m’a dit que je deviendrai aveugle, j’ai regardé les choses autrement, avec plus de poésie. Je pouvais être fasciné par des choses anodines parce qu’elles avaient une valeur finie. Un reflet, une matière pouvait prendre une dimension forte. Ce côté contemplatif m’a donné davantage encore envie d’aller vers une pratique visuelle, ce que je retransmets dans le film avec les témoignages de la jeune femme quand elle s’enregistre. Je le faisais au tout début, pour conserver la mémoire de l’image le plus longtemps. » Pour son film, Lucien Lepoutre a fait appel à une jeune actrice connue en Belgique, Mara Taquin : « Son personnage s’accroche à la vue. Pour le tournage, elle a porté des lentilles floutant sa vision. Quand on est face à un mur comme celui de la perte de vue, la question est de trouver comment faire autrement. Au final, les éléments qu’elle rencontre avec ses mains ne sont plus des obstacles mais des éléments qu’elle épouse avec le mouvement. » Une fin ouvrant d’autres horizons.
Laurent Lejard, octobre 2026.




