La danse contemporaine compte peu de danseurs professionnels handicapés, malgré la diversité de ses formes. Magali Saby est du nombre, après un parcours marqué par la passion, la volonté et la recherche de « sa » danse. Sa naissance il y a 40 ans à Clichy (Hauts-de-Seine) a été difficile. Et elle a subi une asphyxie cérébrale altérant le centre nerveux, entraînant d’importantes rétractations musculaires tardivement diagnostiquées. Elle ne tenait pas assise, bavait, et a appris la stimulation par le moindre mouvement : « Pour moi, lacer des chaussures a été un apprentissage de longue haleine ! » Elle a été longuement hospitalisée à Hyères (Var), de 4 à 14 ans dans des établissements de rééducation fonctionnelle, séjours ponctués d’opérations chirurgicales d’allongement des tendons visant à remettre son corps dans l’axe et l’équilibre. Et c’est à l’hôpital qu’elle a été instruite : « Tout cela m’a permis de récupérer, comme je le dis dans la conférence dansée de Sylvère Lamotte, Danser la faille. J’ai eu l’impression de renaître dans un nouveau corps entre 15 et 18 ans, au moment de l’apprentissage de la féminité, les hanches au bon endroit, un petit miracle pour moi. »

Cette période fut également celle de la renaissance de la relation maternelle : « Ma mère travaillant beaucoup, à l’époque le mot handicap lui était difficile à entendre. En vieillissant, notre relation est devenue fusionnelle. » Jeune femme, Magali Saby est montée à Paris pour étudier au lycée, tout en priorisant la rééducation. Puis vint l’année du baccalauréat : « Je ne trouvais pas normal d’être dispensée de l’épreuve de sport. J’en ai discuté avec la professeure, elle m’a proposé plusieurs disciplines, dont la sarbacane… et la danse. Ça a été un combat avec le rectorat pour obtenir de passer l’épreuve d’éducation physique avec la danse. La danse me plaisait bien, pendant les vacances j’allais voir des spectacles avec ma mère. C’était la première étincelle. » A l’université, elle a suivi des études théâtrales et participé à un atelier chorégraphique hebdomadaire : « La professeure m’a accepté dans un stage, et j’ai fait cinq ans d’apprentissage sans sortir du fauteuil roulant. J’ai ressenti le besoin d’explorer un langage pas familier pour moi, d’aller vers un ailleurs. »

Danser la faille ©Pascal Fonteneau

Une camarade de stage lui a parlé de Micadanses, centre chorégraphique parisien, qu’elle a intégré en 2013 au moment où il participait au projet européen Integrance : inclusive dance and creative movement. « On m’a proposé de candidater, j’ai passé une audition. Ça a été un électrochoc, on ne m’avait jamais présenté la danse inclusive de cette manière. Les compagnies travaillaient sur la libération de la contrainte, mêlant valides et handis, un écosystème réfléchi. Je suis arrivée avec mon vieux fauteuil roulant, sans formation diplômante, c’était le vide, je venais avec mes fragilités, j’ai beaucoup pleuré. On m’a dit que si je voulais devenir danseuse, il fallait travailler très dur pour intégrer des compagnies de danse inclusive. Cela m’a permis d’enchainer différents spectacles à Londres, en Belgique et Écosse (lire cet entretien), puis mon retour en France a été un autre électrochoc. Je pensais qu’une compagnie allait m’inviter à passer une audition et je me suis rendu compte qu’elles étaient plus proches de la danse thérapie que d’une production artistique et professionnelle. » C’est donc en Allemagne qu’elle a poursuivi son travail et sa recherche sur la danse.

Depuis, elle a été reconnue par de grands chorégraphes français : Eric Languet, Jean-Claude Galotta dans Time are changing, Jérôme Bel pour Gala. « Jérôme Bel a posé les premiers éléments de ma vie d’artiste. A l’étranger, on est davantage centré sur la performance, l’exigence, mais tout le monde ne peut pas devenir danseur. A contrario, la recherche de l’excellence à l’extrême fait que les artistes entre deux ont du mal à se positionner, et c’est là que Sylvère Lamotte intervient dans ma carrière. J’avais cette envie de danser avec tout mon corps, mon âme, mes jambes, mes pieds et pas seulement mes bras. » Et de sortir du fauteuil, ce qu’elle a accomplit avec Sylvère Lamotte Dans tout ce Fracas (Compagnie Lamento) : « C’était le bon moment. Je ne me suis jamais sentie vraiment à l’aise en dansant en fauteuil roulant, j’espérais toucher le public autrement. Sylvère a une sensibilité accrue, issue de la danse contact, je me suis retrouvée dans son langage chorégraphique. Je voulais danser avec mon corps. Il a développé pour moi et les danseuses tout un processus de création me permettant de m’exprimer en dehors du fauteuil, avec mon corps, mon instrument principal. Il me fallait comprendre ses mécanismes propres, pour être en symbiose avec mes partenaires valides. » Un travail grâce à une commande de Micadanses et de la MAIF pour une conférence dansée de Sylvère Lamotte explorant le processus de création, Danser la faille, créée en février 2023 : « Ce duo parlé et dansé répond à la question qu’est-ce qu’un corps dansant. Notre parcours se répond sur certains points, sur le corps dansant, on explique le processus de création de Tout ce fracas, ponctué d’extraits dansés. J’ai l’impression d’être au plus proche de ma définition d’être danseuse. Et dans la suite du travail, on a découvert les sauts, une joie que je découvre avec mon corps et qui peut me réserver bien d’autres surprises, une expérience qui me pousse à aller plus loin. » Cette conférence conclue par ce monologue en forme de manifeste d’affirmation de soi.

Dnse ta vie ©Caroline Bottaro - Escazal Films

Retrouvez Magali Saby le 14 mars dans Danser la faille, pour Voilà ! Le Festival à Verdun (Meuse), et Tout ce Fracas le 6 mai au Théâtre du Beauvaisis (Oise).

Et dans le courant de cette année lors de la diffusion sur France 2 d’un téléfilm réalisé par Jean-Pierre Améris, Danse ta vie.

Laurent Lejard, mars 2026.

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