Question : Vous participez, avec deux oeuvres vidéo, à une exposition centrée sur une poétesse handicapée méconnue. Comment l’avez-vous rencontrée ?
Diane Maroger : En 1998, j’étais une jeune réalisatrice concernée moi-même par le handicap, en quête de modèles d’émancipation. J’ai entendu parler de Cheryl Marie Wade par une artiste irlandaise et il m’a suffi de lire deux de ses poèmes dans un ouvrage universitaire paru en 1996 aux États-Unis, The Disability Studies Reader, pour vouloir la rencontrer. Ces textes m’ont complètement bouleversée, je n’avais jamais rien lu d’aussi fort sur l’expérience du handicap, ni d’aussi proche de ce que je ressentais. Je suis allée la rencontrer à Berkeley où elle vivait. Cheryl, alors âgée de 50 ans, m’a montré des vidéos de ses performances époustouflantes des années 80-90, en me disant que ses forces déclinaient. Elle sentait qu’elle ne pourrait plus refaire cela. Dès mon retour en France j’ai écrit le projet Du coté des femmes invisibles et obtenu des soutiens du Centre National du Cinéma et d’une société de production pour développer un documentaire. Ces aides, insuffisantes pour tourner l’entièreté d’un film qui devait mettre en scène également d’autres femmes, m’ont néanmoins permis, en 2000, de retraverser l’océan Atlantique et les États-Unis pour la filmer, cette fois avec une petite équipe. Durant un tournage d’une dizaine de jours Cheryl, s’ouvre à moi.
Dans une des vidéos exposées au Palais de Tokyo, on assiste à une conversation entre deux femmes au corps déformé autour de son processus de création. Cheryl Marie Wade commente d’abord l’archive vidéo de son one woman show fleuve Sassy Girl filmé en 1995 à Minneapolis, dont on voit des extraits, puissants et drôles à la fois. C’est le récit intime de violences médicales subies et de privations d’accès dans son adolescence, qui la mène jusqu’au Centre pour la vie autonome (CIL) à Berkeley, en Californie, où elle a réussi à déménager vers ses 30 ans. Cheryl me parle ensuite de l’émergence de la culture crip, contraction du mot anglais cripple à connotation négative puisqu’il signifie infirme, que se sont réappropriés des personnes handicapées par retournement de stigmate, au sein du groupe de théâtre-lecture handi-féministe Wry Crips. Elle aborde ensuite son processus d’écriture personnel et, enfin, l’expérience qui l’amène à vouloir produire avec moi ce qui s’avérera sa dernière performance : Body Talk.
Grâce à Cheryl, j’ai aussi rencontré et pu filmer d’autres artistes handicapés de la baie de San Francisco, terrain des luttes d’émancipation et de conquête des droits des personnes handicapées des années 70-80. Mais le choix d’images montrées en ce moment au Palais de Tokyo se concentre sur mes entretiens avec elle et la préparation du tournage de Body Talk tels qu’ils résonnent aujourd’hui avec le travail des curateurs Étienne Chosson et Lucie Camous. S’y ajoute la performance filmée de Woman with juice, un poème qui tient une place centrale dans mon rapport à l’oeuvre de Cheryl. Elle y rappelle que nos incarnations sont à la fois puissantes, mais aussi menacées de disparition à la faveur d’un pouvoir fasciste. Cheryl Mary Wade est morte en 2013, après s’être retirée huit ans de sa communauté artistique. Je n’ai pas terminé le film que je lui consacrais alors. A ce titre, cette exposition est très importante pour moi et pour sa postérité.
Question : Un mot sur Body Talk. C’est une oeuvre à part entière dans l’exposition, distincte des autres archives. Elle a été créée par Cheryl Marie Wade pour votre projet, ou elle existait déjà ?
Diane Maroger : Avant nos entretiens, Cheryl a assemblé une série de poèmes qu’elle souhaitait performer à la suite les uns des autres. Cette séquence évoque la trajectoire intime d’une femme handicapée, du premier baiser à la découverte de la sexualité, jusqu’à la confiance qui s’instaure dans une relation de couple. Nous avions convenu que j’allais louer un studio de prises de vue à San Francisco avec l’argent de la production de mon film, et que ce travail axé sur le corps et l’expérience féminine nous servirait à toutes les deux. J’ai mis en scène sa performance et nous avons filmé Cheryl Marie Wade à deux caméras, en plan séquence, sur 11 minutes en continu avec quelques raccords en plus. De retour à Paris, j’ai monté ces éléments en lui envoyant par la poste une VHS. Elle me faisait des retours par téléphone et courriel. De cette version initiale très découpée et rythmée de Body Talk signée par elle, puis mixée et étalonnée à Paris, j’ai fait un master Bétacam. Cheryl Marie Wade en a tiré des copies VHS pour les vendre aux écoles, aux formations et aux organisations lui demandant des interventions. Les deux prises présentées successivement dans l’exposition, sans coupe, sont en quelque sorte le démontage de cette vidéo. Le choix de Lucie Camous et Étienne Chosson nous place au plus près du geste artistique et du corps de la poétesse qui s’exprimait en spoken word et chansons.
Question : Connaissant votre travail pendant de nombreuses années à Retour d’image, comment l’accessibilité a-t-elle été pensée ?
Diane Maroger : Pour Body Talk, la trame écrite des poèmes d’origine en anglais se juxtapose, à l’image, à la performance de Cheryl. Il y a, entre ces textes écrits et ceux dits, d’infimes différences car une performance orale n’est jamais identique à son script. Le sous-titrage en français est ponctué d’indications sonores pour les spectateurs sourds. L’audiodescription réalisée avec la Compagnie du Véhicule est diffusée pour tous les visiteurs dans la salle d’exposition. Si on est non voyant ou non lecteur, on peut en outre avoir accès à une voice over lisant les poèmes en français soit sur le site du Palais de Tokyo, soit avec l’application La Bavarde à télécharger dans son smartphone. L’autre vidéo dans la salle propose ces adaptations, mais dans des casques disponibles sur place.
Question : Comment s’est montée cette exposition ?
Diane Maroger : Pour offrir à Cheryl Marie Wade la reconnaissance qu’elle mérite, ma rencontre avec Étienne Chosson et Lucie Camous qui sont, il faut le dire, des curateurs concernés eux-mêmes directement par le handicap, a été déterminante. J’espérais depuis des décennies faire traduire sa poésie car on n’a jamais pu l’entendre en France. Mais pendant de nombreuses années, j’avais complètement perdu l’audition et je ne pouvais plus accéder à mes rushs pour entendre sa voix magnifique. Quand j’ai reçu un implant cochléaire, j’y ai de nouveau pensé. J’ai parlé une première fois de Cheryl Marie Wade à Lucie Camous lors d’une table ronde au Palais de Tokyo, en 2023. L’année suivante, iel a monté l’exposition En Dehors au Centre Régional d’Art Contemporain, à Sète (Hérault). Une expo fondatrice de la scène d’artistes contemporains crip en France. Or Étienne, qui y participait, est la cheville ouvrière d’une plateforme de traduction de textes crip anglophones vers le français, crashroom.ooo . En le rencontrant, j’ai compris qu’il serait possible d’ouvrir mes archives. Il a visionné une sélection de mes rushs et rapidement conseillé à Lucie d’axer l’exposition que leur proposait le Palais de Tokyo sur ces oeuvres, inédites ici, de Cheryl Marie Wade. Nous avons numérisé mes images et mes sons d’origine, et c’est désormais chose faite.
Question : Comment qualifieriez-vous cette collaboration ?
Diane Maroger : Lucie a aujourd’hui l’âge que j’avais quand je filmais Cheryl, pour un projet qui s’intitulait, je le rappelle, Du côté des femmes invisibles : voyages dédiés à une enfant. Comme moi, iel a eu besoin de modèles dans son adolescence et son jeune âge adulte. C’est une transmission intergénérationnelle qui se joue bien que la génération des trentenaires de la scène crip française se réfère à d’autres artistes et intellectuels plus récents, notamment des chercheuses et chercheurs Canadiens et États-Uniens, ou encore les artistes du collectif Sins Invalid qui a émergé après que Cheryl s’est complètement retirée pour raisons de santé.
Dans la salle de l’exposition, autour des écrans ou performe Cheryl, se déploient les oeuvres d’artistes encore plus jeunes de la scène contemporaine crip aux États-Unis, notamment un corpus important de poésie graphique. Celui-ci entre en résonnance et prolonge la poésie clamée et chantée de Cheryl. Étienne est présent en juin tous les lundi à 18h pour en proposer une visite guidée. Le visionnage complet de mes seules vidéos prend quand à lui presque 2h, mais j’ai pu constater que des visiteurs restent longtemps, ou qu’ils et elles reviennent plusieurs fois. Je ne sais pas si Cheryl est perçue comme une ancêtre retrouvée du mouvement crip actuel mais il me plaît de l’imaginer. Cette attention des générations plus jeunes est un bel hommage.
Propos recueillis par Laurent Lejard, juin 2026.
Normes Corps constitue une série d’expositions d’artistes handicapés proposées jusqu’au 13 septembre 2026 au Palais de Tokyo, centre d’art contemporain (13 avenue du Président Wilson à Paris 8e). Outre Cheryl Marie Wade, Reine-Mère des Noueux, le plasticien Sourd Joseph Grigely présente la prothèse d’accès Païpe (acquise par le Palais pour qu’elle reste à demeure) menant à ses oeuvres de la série Nous en sommes là. Benoît Piéron porte le regard sur son intersexuation et le « traitement politique d’existences qui dérogent aux normes et se déploient au-delà d’elles. » Et du 18 au 20 juin le Palais de Tokyo accueillera le festival Crip – et je serai à tes cotés – programmé par Lucie Camous. On pourra y découvrir une vingtaine de jeunes artistes investis dans l’art de la performance.



