Il a fallu plusieurs décennies d’une forte pression internationale pour amener des États à signer, en 1997, la convention dite d’Ottawa sur l’interdiction de l’emploi, du stockage, de la production et du transfert des mines antipersonnel, et sur leur destruction. Ratifiée par 161 pays, elle est actuellement menacée par le retrait de 6 États parties : Ukraine (en violant la convention qui ne permet pas à un pays en guerre de se dédire de ses engagements), Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie et Pologne.
Des pays voisins de la Russie enlisée depuis février 2022 dans une guerre d’invasion de l’Ukraine. Non-signataire de la convention d’Ottawa, la Russie emploie des mines antipersonnel, ce qui a conduit l’Ukraine à renier sa signature en juillet 2025, ouvrant la voie à 5 autres pays voisins de l’envahisseur. Qu’en pense Handicap International, organisation non gouvernementales co-lauréate du prix Nobel de la Paix pour sa participation à l’interdiction d’engins de guerre conçus pour mutiler et gravement handicaper les populations ? Elliot de Faramond, chargé de plaidoyer sur le désarmement et les crises, l’exprime.
Question : La Convention d’Ottawa est menacée par un pays affrontant une guerre d’invasion et utilisant des mines antipersonnel, comme si ce traité n’était valable qu’en temps de paix. Comment Handicap International analyse-t-elle l’état de cette Convention ?
Elliot de Faramond : Effectivement, on assiste depuis quelques années à une recrudescence de l’utilisation des mines, évidemment dans le conflit russo-ukrainien. La Russie les emploie de manière extensive depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. Leur utilisation par l’Ukraine a aussi été enquêtée. Les mines ont également été employées lors de la guerre civile en Syrie dans la décennie 2010. Cette dynamique de recrudescence d’utilisation entraîne une augmentation du nombre de victimes civiles. Je voudrais rappeler que cette arme, par son design et son concept, en étant activée par la victime elle-même, ne permet pas de respecter le principe de distinction entre les populations civiles et militaires qu’impose le droit international humanitaire. Toute utilisation de mines est contraire à ce droit, peu importe qu’un pays ait rejoint ou non la convention d’Ottawa. A la faveur du conflit en Ukraine, pour des raisons sécuritaires, 5 États ont annoncé leur retrait. Evidemment c’est un tremblement de terre parce que c’est la première fois que plusieurs États renient leur promesse de protection des civils, alors même que le traité a trouvé un très large succès et permis de stigmatiser ces armes de lâches.
Question : Quelle est l’estimation en vies épargnées lors des conflits armés du fait l’absence d’utilisation de mines antipersonnel suite à la mise en œuvre de la Convention d’Ottawa ? Et à l’inverse, le nombre de civils mutilés ou tués en Ukraine du fait de ces mines ?
Elliot de Faramond : On estime à plusieurs centaines de milliers de victimes évitées depuis 1999 et l’entrée en vigueur du traité. Très concrètement, il a permis de diviser par 5 chaque année le nombre de victimes civiles, passant de 25.000 à un peu moins de 5.000 fin 2022. Aujourd’hui, du fait des combats en cours, il est difficile d’estimer avec précision le nombre de victimes civiles de mines antipersonnel mais elles représentent un danger qui va bien au-delà de ces victimes civiles directes ; ce sont des pans entiers de territoire qui sont contaminés, des centaines de kilomètres de trajet empêchés ou rendus particulièrement dangereux pour les populations, c’est aussi l’accès aux services essentiels qui est empêché, et ce sont 36 milliards de dollars qui seront nécessaires, selon la Banque mondiale, pour arriver à une décontamination complète du territoire ukrainien. Une fois qu’une mine est activée dans le sol, elle représente un danger pour des décennies après la fin des conflits, et donc pour l’ensemble des générations futures. Les mines pèsent durablement sur le développement agricole et socio-économique de régions entières.
Question : Les instances de l’Union Européenne avec ReArm Europe et l’OTAN sous la pression américaine poussent les États à militariser massivement et acheter des armes en agitant une hypothétique menace russe alors que l’économie de ce pays régresse et que sa population baisse. Comment expliquez-vous cette pression guerrière ?
Elliot de Faramond : Nous ne pouvons pas commenter ce qui conditionnerait le discours autour du réarmement. Ce que nous constatons, en tant qu’ONG de solidarité internationale qui intervient dans plus de 55 pays et dans des contextes de conflit armé, c’est l’impact humanitaire qu’ont les armes, et les armes explosives ; ce sont les mines antipersonnel, les bombes à sous-munitions, les armes explosives à large rayon d’impact en zone peuplée, tout ça nous le voyons. Les preuves que nous récoltons sur nos terrains d’intervention servent à alerter les décideurs politiques à tous les niveaux, national, régional, international. Là où nous alertons, c’est que nous avons réussi dans les années 90 une formidable mobilisation, un succès de diplomatie humanitaire avec la signature de ce traité interdisant l’utilisation, la production, le stockage et le transfert des mines antipersonnel qui font 90% de victimes civiles. Dans un contexte où on voit un regain de tension, de conflictualité à travers le monde, ce n’est surtout pas le moment de remettre en cause ces normes de protection des civils que sont la convention d’Ottawa, la convention d’Oslo sur les armes à sous-munitions, l’ensemble de l’architecture des normes du droit international humanitaire. C’est le moment de les défendre le plus fortement possible, de condamner toutes les violations par toutes les parties qu’elles soient réalisées par les forces russes ou ukrainiennes ou d’autres parties en conflit dans d’autres contextes.
Question : A cet égard, le ministère Français des Affaires étrangères justifie implicitement l’usage par l’Ukraine de mines antipersonnel pour exercer « sa légitime défense face à l’agression illégale qu’elle subit. » Comment appréciez vous ce positionnement ?
Elliot de Faramond : Nous interpellons l’ensemble des États parties. Bien évidemment la France respecte ses obligations au nom du traité d’Ottawa sur l’interdiction, sur l’utilisation. Nous demandons aux États parties d’adopter une posture proactive, c’est-à-dire défendre cette norme-là, cette convention auprès de leurs alliés, d’autres États parties et aussi auprès des États qui se sont retirés pour qu’ils reviennent dans la convention. Nous appelons la France à être beaucoup plus proactive, ça fait partie de l’interpellation d’Emmanuel Macron dans le cadre de notre campagne The Nobel Piece. Il nous a répondu [sans engagement précis sur les demandes adressées NDLR] et nous l’avons ré-interpellé en amont de sa prise de parole lors de l’assemblée générale de l’Organisation des Nations-Unies en septembre dernier. Nous continuerons de le faire tant que ce sera nécessaire.
Ce qu’exprime le ministère des Affaires étrangères :
« Si nous partageons le constat d’un besoin urgent de réarmer l’Europe pour faire face à la menace russe, et de poursuivre notre soutien à l’Ukraine dans l’exercice de sa légitime défense face à l’agression illégale qu’elle subit, en tant qu’État Partie à la Convention d’Ottawa, la France a pris l’engagement de ne pas produire, transférer ou utiliser des mines anti-personnels et d’en décourager l’usage. Nous nous tenons fermement à cet engagement, que nous avons rappelé à nos partenaires européens. La France demeure pleinement mobilisée en faveur de la mise en œuvre de la convention d’Ottawa, œuvrant à ce titre aux résultats positifs de la dernière [session] d’examen de la convention qui s’est tenue à Siem Reap (Cambodge) en novembre 2024. »
L’action d’Handicap International contre les mines antipersonnel et les bombes à sous-munitions s’accompagne d’interventions auprès des populations pour appareiller les victimes, les rééduquer et réhabiliter afin qu’elles retrouvent une place dans la société. L’ONG intervient ainsi en Ukraine, mais pas en Russie dont les autorités ont chassé les organisations humanitaires classées comme « agent de l’étranger » et traitées en ennemi.
Laurent Lejard, novembre 2026.





