Bien que marquée par la dévastation résultant de l’inondation torrentielle du 2 octobre 2020 de la vallée de la Roya (Alpes-Maritimes) où elle a été créée, l’association Signes poursuit son action culturelle mêlant Sourds et entendants. Son dernier opus est un conte en bande dessinée, La Masca. « C’est une légende originaire du sud-est et du Piémont, explique la présidente de Signes, Marie-José Chabbey. C’est une femme qui est capable de se changer en n’importe quel animal, surtout de montagne. Par extension, elle est devenue une sorcière. Dans notre album, elle ne se transforme pas : sa mère meurt en couches, sa grand-mère l’élève et lui enseigne les plantes, ça la marginalise. Quand la vallée connaît la sécheresse, elle est accusée de sorcellerie, et sauvée in extremis du bûcher par le comte de Tende qui l’exile dans la Valmasque, la vallée de la Masque. On y trouve un mélange de légendes locales, dont la Fontanalbe, là où la Masca a tellement pleuré que de ses larmes est née une source. » L’album est adapté de ces légendes fantastiques qui font également référence au Diable, comme jadis les Sourds s’exprimant en langue des signes ont été diabolisés : « C’est une plongée dans les légendes locales mais aussi une remise en question du Diable. On a voulu montrer la stigmatisation d’une ‘différence’ pas identifiée ni caractérisée, mais qui tranche sur les gens : la Masca connaît les plantes et leurs mystères. » Tout comme la langue des signes pratiquée par les Sourds a pu paraître mystérieuse, voire diabolique, au point d’être interdite pendant près de 100 ans en France.

Un album dessiné…

Couverture de l'album la Masca

La Masca est un projet réalisé sur plusieurs années, résultant d’une longue maturation : le premier spectacle qui l’évoque date de 2005, quand Signes débutait en amateur. A l’album dessiné qui vient d’être mis en vente s’ajoutera d’ici la fin du printemps un film dont quelques scènes restent à tourner, puis l’ensemble à monter.  : « Ils s’inscrivent dans la continuité de ce que nous faisons, ajoute Marie-José Chabbey. La vallée des Merveilles [à l’ouest de Tende et La Brigue], ça nous parle, et on avait évoqué la Masca à nos débuts. Je voulais la présenter autour d’un Diable plutôt sympathique. C’est Levent Beskardes qui l’incarne. » Ce grand comédien Sourd a participé bénévolement, refusant d’être rémunéré. Pour l’album, Signes a fait appel à la dessinatrice sourde Catherine Cointe : « En 2017, un ami m’a mis en contact avec Marie-José Chabbey qui s’occupait du Festival Souroupa, pour faire l’affiche du Salon. Je l’ai rencontrée pour cette affiche et monter mon exposition sur les centaures. On a échangé sur nos idées, et elle m’a parlé de son projet de livre et film en LSF sur un conte du sud avec le Diable, je lui ai dit que son projet m’intéressait. » En 2019 a débuté ce travail sur le scénario écrit par Marie-José Chabbey, poursuit Catherine Cointe : « Pour dessiner le monde de cette histoire, à partir du script du film et de ses dialogues, j’ai lu d’autres livres sur les contes de la vallée des Merveilles, pour bien connaître l’ambiance. J’ai fait un ‘film’ dans ma tête en lisant les dialogues, puis une maquette de la BD, page par page, un vrai story board. Mais avant de dessiner, j’ai fait comme toujours des croquis des personnages et des décors, après être allée à Saorge, Tende et les montagnes pour saisir les lieux où se déroule l’histoire. » Elle s’est également inspiré de livres, BD et documents sur le Moyen-Âge. De ce travail de recherche et préparation résulte un album vivant, immergeant le lecteur dans un passé où la superstition régentait la vie sociale. « Je suis bluffée par ce qu’elle a fait ! » conclut Marie-José Chabbey.

Et un film en chansigne.

Le film est pour l’instant en attente des premiers beaux jours du printemps pour achever quelques scènes. Il a été tourné en Langue des Signes Française avec des comédiens sourds qui seront doublés vocalement, et une entendante incarnant le rôle muet de la Masca : on ne sait pas si elle est sourde ou muette, elle ne parle pas. L’action est également ponctuée de chansigne, comme l’explique Cyril Claudet : « La réalisatrice du film cherchait un jeune homme sourd maîtrisant le chansigne pour pouvoir jouer le rôle du berger Battista. Elle a fait bouger son réseau, l’un de ses contacts m’a fait entrer en contact avec elle. A l’époque du tournage, j’étais étudiant scientifique, et je pratiquais le chansigne pendant mon temps libre. Le chansigne, c’est le chant en langue des signes. Chaque chanson peut être créée à partir de l’imagination personnelle ou à partir d’un texte en français. J’ai acquis l’expérience du chansigne grâce à un groupe de musique toulousain. J’en ai fait partie pendant deux ans, de 2016 jusqu’à sa dissolution en 2018. Même si je n’avais pas d’expérience d’acteur, j’ai saisi l’opportunité de jouer dans un premier film. Je ne me suis pas posé de questions car les personnes connaissant le chansigne sont rares, et j’avais l’habitude de monter sur scène. » D’autres Sourds jouent dans ce film, dont Philippe Boyer qui interprète le comte de Tende : « J’ai participé à ce projet car il comblait un vide, celui des histoires en LSF sur un support tel que le DVD. J’ai travaillé pendant longtemps dans les classes bilingues LSF-Français et le manque de films ou d’histoires signées était cruellement ressenti. Ce n’était pas la première fois que je participais à un tel projet, le premier s’intitulait Antuono et j’avais remarqué que certains enfants sourds l’ont visionné des dizaines de fois car ils n’avaient pas d’autres histoires signées à visionner. » Il a été enchanté par cette nouvelle expérience : « Tourner dans la merveilleuse vallée de la Roya était un plaisir également, malheureusement elle a été dévastée par les pluies du 2 octobre dernier. »

Les commères

C’est Wilfrid Houssin qui se charge de l’écriture musicale : « J’étais au départ comédien pour les spectacles de Signes, dans Pourquoi le lièvre, comme musicien bruiteur. Je trouvais ça curieux mais leur travail est bilingue et l’univers sonore a sa place et je me suis rendu compte que je jouais d’instruments ‘maison’ tout à fait perceptibles. Par la suite, j’ai continué avec Signes, en travaillant sur Antuono comme comédien sur plusieurs personnages, et musicien. Pour la Masca, je suis bruiteur musicien. » Il a proposé plusieurs styles, et c’est une musique plutôt synthétique qui a été retenue, en décalage avec le médiéval : « J’avais proposé du néoréaliste. J’ai réalisé des sons curieux, d’envoûtement, préparé les maquettes de chansons, je dois faire toute l’ambiance musicale en laissant peu d’espace sans son. Je n’ai qu’une hâte, c’est passer au montage pour faire ma partie. Je pense faire du bruitage réaliste, que je créerai à chaque fois. J’aime travailler avec Signes, c’est en bilingue et ça m’a permis de découvrir les personnes sourdes et d’apprendre quelques mots-signes, une démarche que j’aime beaucoup. Et de bonne qualité. » Un film espéré pour le début de l’été, comme un renouveau pour la vallée de la Roya.

Laurent Lejard, février 2021.

La Masca, album dessinée par Catherine Cointe sur un scénario de Marie-José Chabbey, 25€ frais d’envoi compris chez Signes.

Les villageois et le Diable
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