Le port de la canne blanche, et plus généralement le fait que la déficience visuelle soit assumée, suscitent parfois des situations drôles. Il en est pour lesquelles il suffirait de peu de choses, pour que la cécité amène au déroulement d’un tapis rouge. Il en est d’autres où elle provoque plutôt l’indifférence, un certain mal à l’aise, un dérangement, voire un état de panique… Que l’on nous manifeste trop d’égards, ou pas assez, le fait de subir (ou d’être momentanément court-circuité dans notre chaîne d’actions) peut entraîner quelques gags. Voici quelques saynètes dont le cocasse provient surtout du comportement des tiers. Il n’y a plus qu’à le savourer, bien à l’abri de la moindre culpabilité, sauf à provoquer, ou forcer le trait…

Un train de ministre.

Nous sommes en gare de Poitiers. Un agent, cheminot ou employé d’un service prestataire, m’accompagne jusqu’à mon siège. Ma place est occupée. On compare les billets ; il y a apparemment un doublon. On conclut hâtivement qu’il s’agit d’une erreur informatique. Je suis un peu surpris, mais je fais confiance aux voyants : à leur place je ferais attention à tous les détails. Et puis nous n’avons guère le temps de mener l’enquête plus en profondeur ; le train pour Massy TGV dans lequel je pense avoir pris place va bientôt partir. Je suis installé à une autre place et c’est l’essentiel. L’énigme s’explique lors du contrôle des titres de transport : je devrais être dans une autre rame, une rame qui file derrière nous… Je suis dans un TGV à destination de Paris-Montparnasse ; il traversera certes la gare de Massy, mais sans s’y arrêter. Le problème est que j’y ai une correspondance pour Lyon. Je laisse le soin au contrôleur de trouver une solution : prise en charge à Montparnasse, taxi pour changer de gare, installation dans un TGV au départ de la gare de Lyon, c’est en apparence compliqué à organiser. Trente minutes plus tard au moins, le contrôleur revient vers moi avec une solution beaucoup plus triomphale : nous avons un peu d’avance et pas de train devant nous, m’annonce-t-il, alors nous ferons un arrêt exceptionnel en gare de Massy, il sera bref mais il m’aidera à descendre.
« – Vous faites cela souvent ? » lui demandé-je.
« – D’habitude, c’est pour les ministres », me répond l’agent SNCF.
C’est ainsi que je fus débarqué dans une gare de Massy TGV déserte ; c’était impressionnant ! L’annonce d’un arrêt exceptionnel a fait au moins quelques heureux, puisque des passagers ont profité de l’opportunité pour descendre en même temps que moi. Aussitôt pris en charge par le service d’assistance, j’ai attendu en toute tranquillité, le train qui devait comme prévu me conduire à Lyon !

Silence radio.

Deux employés d’une société prestataire d’assistance m’installent dans une salle d’embarquement de l’aéroport de Roissy. Je m’y trouve seul, mais je ne m’en étonne guère, car nous sommes encore loin de l’heure d’embarquement. Cependant, je ne suis pas plus entouré quand s’approche effectivement l’heure de début d’embarquement : « Ils m’avaient pourtant affirmé qu’ils viendraient me chercher ici pour me conduire jusque dans l’appareil, me dis-je. Je ne suis tout de même pas le seul passager du vol ». Réalisant que j’ai été mal dirigé et oublié, je tente de joindre par téléphone le service d’assistance. Silence radio. Je me cogne l’oreille contre un automate sur lequel je finis par déposer un message expliquant ma situation. Sera-t-il découvert ? L’heure tourne cependant. Un embarquement pour Washington se déroule dans la salle voisine. Entre deux annonces, je finis par entendre au loin le dernier appel concernant le vol d’Air Canada à destination de Toronto. C’est mon vol. Sans voir, je ne suis pas sûr de trouver rapidement la porte indiquée. Dans l’urgence de la situation, je me rends dans la salle voisine à présent presque vide et expose mon problème à un employé d’American Airlines qui me fait conduire auprès de ses collègues d’Air Canada, occupés par la fin de l’embarquement. Je suis le dernier passager à pénétrer dans l’avion.
Il y a toujours une solution. Cependant, si j’avais voulu jouer à l’imbécile, en admettant que je ne fusse pas attendu à Toronto, j’aurais pu rester passivement dans ma salle déserte. Les conséquences eussent été importantes : série de derniers appels, retrait de mon bagage des soutes, décalage du départ. Résultat final, un retard assuré à l’arrivée, entraînant des modifications de correspondance, des nuits d’hôtels pour certains passagers, etc. Sans parler de mon reroutage à mettre en place, quand je me serais manifesté. Je ne fais pas partie de la « jet society », mais cet événement m’est arrivé quatre fois quand j’ai voyagé seul par avion, dont deux fois à l’aéroport de Roissy. Je me suis toujours démené pour solutionner le problème. C’est que nous ne sommes pas du fret, pour moisir en souffrance dans un hangar !

Ça pouvait se dire avec des gestes.

Dans le hall de la Bibliothèque Nationale de France, une vigile qui contrôle les bagages des visiteurs demande à la personne qui m’accompagne de me faire déposer la petite sacoche que je porte en été à la ceinture et que l’on appelle une banane. Je lui fais alors remarquer que je suis doté de la parole et qu’elle peut s’adresser directement à moi. Comme ces gens-là ont par définition raison et toujours réponse à tout, elle me dit qu’à la vue de ma canne blanche, elle croyait que je n’entendais pas ! Comme quoi, l’accueil en des lieux d’érudition n’est pas forcément confié à des personnes d’une grande ouverture d’esprit. Ni d’une grande capacité d’adaptation d’ailleurs : elle aurait pu me le demander avec des gestes…

Mange et tais-toi.

Dans un hôtel de grande taille (mais non un grand hôtel), d’une chaîne bien connue, je me dirige grâce à la musique d’ambiance, vers la salle du petit déjeuner, après que les aléas des mouvements de l’ascenseur m’aient finalement permis de débarquer au premier étage. Je remets mon ticket à l’homme qui m’accueille à l’entrée. De façon très professionnelle, un autre employé m’invite à le suivre jusqu’au buffet où il est fort heureusement admis que l’on ne regarde rien avec les doigts. Je me dirige au son de sa voix qui me signale toutes les nourritures disponibles. Café, orange, viennoiserie, pain, confiture… mon plateau est constitué. Je montre d’un geste la longueur de baguette souhaitée ; tout est nickel. Puis l’employé sans doute sensibilisé au service auprès de clients en situation de handicap me propose de m’asseoir « là ». Grâce à la compréhension de la situation, à l’ajout de quelques précisions, à quelques tâtonnements et à l’écholocalisation de sa voix, je finis assez vite par trouver la chaise qui m’a été désignée comme étant « là ». Je m’installe. Et j’attends. Où est passé l’employé avec mon plateau ? Il arrive enfin quelques minutes plus tard. J’y trouve tout ce que j’ai demandé ; c’est merveilleux. De plus, je m’aperçois que les tartines sont faites ! Voilà pourquoi j’ai attendu ; je n’en demandais pas tant. S’agit-il d’un geste sympathique, du détail d’un protocole établi, ou d’une initiative personnelle correspondant aux représentations que l’employé se fait, des nécessités qu’appelle la cécité dans de telles circonstances ? Mais au fait, pourquoi se poser toutes ces questions ? Il n’y a qu’à manger ! Il est étonnant qu’un employé aussi aimable et sérieux, n’ait pas pensé à la petite serviette en papier ou à passer me demander si je souhaitais autre chose. Et puis, manger le yaourt à la fourchette, ça se fait, on s’accommode de situations bien plus périlleuses quand on est non voyant, mais tout de même, une petite cuiller, c’est plus pratique…

Ubuesque.

J’entre au TNP (Théâtre National Populaire). C’est pour voir « Ubu Roi ». Les agents d’accueil m’invitent à me rendre au deuxième étage afin que l’on me remette un casque. Je suis surpris, car la séance n’est pas annoncée comme étant audio décrite. L’unique séance en audio description a eu lieu quelques jours auparavant et je n’étais pas disponible : tant pis pour moi, il y a bien assez de quoi se réjouir dans l’écoute des personnages. Aurait-on ajouté une audio description ? Rien que pour moi ? Quand même pas. Arrivé au deuxième étage, on me tend un casque contre la remise de ma carte d’identité. J’exprime à nouveau mon étonnement mais on me certifie qu’il en va toujours ainsi avec les personnes déficientes visuelles. Toujours ? Non : seulement lors des séances adaptées. Les autres fois, on écoute comme les autres. C’est alors que je finis par comprendre : il y a eu confusion entre la déficience visuelle et la déficience auditive. Le casque, c’était seulement pour entendre mieux. Comme quoi, nous avons encore du boulot. Pas mal en tout cas comme introduction à Ubu !

Pas si vite !

Les environs de la ville coréenne de Jeonju offrent un panorama idéal pour d’agréables balades. L’opportunité de louer des vélos nous fournit l’occasion d’aller plus loin. C’est mon pote Hervé qui prit la direction du tandem. Je pliai ma canne, la plaçai dans le petit panier situé à l’arrière, et à nous, les pistes cyclables qui serpentent parmi les champs de lotus. Il arriva que la piste dût traverser une route. Afin de contraindre les cyclistes à ralentir avant le croisement, une petite série d’obstacles était placée de telle sorte qu’elle les obligeait à slalomer. Cette manœuvre était rendue plus difficile sur un tandem, et Hervé jugea plus judicieux de descendre de machine. Je passai ainsi la série d’obstacles, marchant à côté du vélo, main gauche sur le guidon arrière, et main droite tenant la selle. L’épreuve accomplie, Hervé se remit en selle, en omettant de me dire qu’il fallait remonter sur le vélo. De sorte que nous traversâmes la route, Hervé pédalant à l’avant et Jean-Paul, tenant le tandem à l’arrière, en tentant de courir et en se demandant pourquoi le copain marchait si vite. J’espère que les automobilistes qui nous ont laissé le passage rigolent encore de cette scène insolite !

Ne rien perdre de vue.

Il est salutaire que la déficience visuelle ne parasite pas en permanence la pensée. Il est bon signe de garder de la hauteur à son égard, de la dominer en quelque sorte. Mais il serait bon parfois de s’incliner un peu, surtout à l’approche d’un obstacle en hauteur. Nous discutions tranquillement, une amie et moi, tout en assurant le ravitaillement alimentaire, lors d’un séjour en Italie. A l’entrée du hangar du marchand de primeurs, le rideau métallique n’était relevé que d’un mètre cinquante. Il suffisait de se baisser un peu pour entrer. Evident. Machinal. Au point que cette amie, avec qui je cheminais si bien, ne m’avertit pas de la précaution qu’il fallait prendre. Le plus drôle, c’est d’imaginer les bulles s’échappant des regards observateurs…

Tenir le cap.

Je dirigeais un séjour de colonie de vacances, dans un centre qui était traversé par un ruisseau, à sec durant ce mois d’août. Des passerelles, ainsi qu’un large pont permettaient de franchir le cours d’eau afin de circuler d’un bâtiment à l’autre. Ce jour-là, un pique-nique était en préparation. Accompagné de deux ou trois enfants, je me rendis en cuisine, pour y récupérer la nourriture ainsi que les différents accessoires nécessaires à ce repas extérieur. Près du large pont qu’il fallait passer, un groupe d’enfants était occupé au mur d’escalade, avec l’animateur diplômé pour l’encadrement de cette activité-là. A l’économat, nous nous répartîmes aliments et matériel. Pour ma part, je me chargeai d’un carton qu’il fallut tenir à deux mains, ce qui me fit renoncer à l’aide de ma canne blanche pour le trajet de retour jusqu’au bâtiment d’hébergement. Fiers de leur mission, les enfants avec qui j’étais venu au ravitaillement, se mirent à partir devant. Mon seul moyen pour suivre le chemin était de ne surtout pas les quitter des yeux. Je mis donc le cap sur leurs t-shirts aux couleurs lumineuses. Mais bientôt, ces cibles me distancèrent, et je ne pus plus les distinguer dans la luminosité ambiante. C’est alors que je chutai verticalement dans le lit du ruisseau. Du haut de leur position, l’incident fut aussitôt remarqué par les escaladeurs. L’animateur descendit tout son monde en urgence, afin de me porter secours. Il n’y avait pas de dégâts, et même le carton que je n’avais pas lâché était resté intact, ainsi que son contenu. Je n’eus besoin que d’un peu d’aide de la part des sportifs, pour m’aider à me hisser hors du lit de la rivière. Le fait que le carton fût resté intact suscita une admiration non justifiée : tout fut si rapide que la préservation de mon chargement ne fut pas intentionnelle, mais plutôt le fait d’une coïncidence favorable.

Un filon.

Je dois effectuer un vol long-courrier au départ de l’aéroport de Roissy, en ce début d’août 2017. Comme je ne voyage pas seul, je n’ai pas sollicité le service d’assistance aux personnes handicapées, et j’ai eu bien tort. L’aéroport est bondé ! Même la navette qui relie les hôtels aux aérogares se trouve prise dans des embouteillages. Nous sommes néanmoins dans les temps, pour nous faire enregistrer à l’aérogare F. Problème, notre vol n’apparaît pas sur les écrans de départ. Il n’est pas annulé nous rassure-t-on, mais, après avoir circulé de comptoir en comptoir, nous apprenons que notre vol est au départ du terminal E. Bravo Air France pour l’actualisation de nos billets électroniques. Mais les agents de F rattrapent le coup en enregistrant nos bagages et en nous délivrant les cartes d’embarquement. Il faut par contre nous rendre à E pour la suite des opérations, jusqu’à l’accès à bord. On nous conseille de passer par les parkings pour aller plus vite. Super ! Quand nous sortons de l’ascenseur desservant le niveau des départs de l’aérogare E, nous croisons par hasard un responsable de l’accueil PMR qui nous interpelle, surpris de voir arriver deux voyageurs sans bagages. Nous lui expliquons notre situation. Il nous accompagne alors jusqu’aux formalités de sécurité : il nous conduit à un guichet spécial pour le contrôle des passeports, puis il nous fait ouvrir une ligne qui nous permet de remonter parallèlement à une queue d’au moins 100 mètres, pour le contrôle des bagages de cabine. Je réalise que, sans l’aide de cet homme, il nous était impossible d’être à l’heure pour l’embarquement. D’ailleurs, notre passage par la salle d’embarquement est bref. Il est des jours où je pense que nous pourrions être d’une aide précieuse pour accompagner les personnes voyantes. Sait-on jamais, nous pourrions peut-être voyager à l’oeil…

Jean-Paul Chanel.

L’intégralité des saynètes « On va leur en faire voir de toutes les couleurs » a été diffusée par le Groupement pour une Information Progressiste des Aveugles et des Amblyopes (GIPAA) dans son Infolettre.

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