La Statistique publique de l’éducation (DEPP), service du ministère de l’Éducation Nationale, vient de publier une étude prospective sur l’évolution des effectifs d’élèves dans les 10 prochaines années : « Les projections d’effectifs scolaires à horizon 2035 s’inscrivent dans un contexte démographique marqué par une baisse des naissances amorcée depuis 2010 et qui s’est accentuée ces dernières années […] Au total, la baisse des effectifs s’établirait à 1,7 million d’élèves en dix ans, avec des évolutions contrastées selon les académies et les départements. » Les écoles perdraient 933.000 élèves, les collèges et lycées 800.300, établissements publics et privés sous contrat confondus. Les données sont détaillées par départements et académies.
Cette étude ne prédit pas l’évolution du nombre d’élèves reconnus handicapés par les Maisons Départementales des Personnes Handicapées, bénéficiaires d’un Projet Personnalisé de Scolarisation, d’un Plan d’Accompagnement Personnalisé ou en Instituts Médico-Educatif avec inclusion scolaire. Elle ne traite que les Unités localisées pour l’inclusion scolaire (ULIS) et les Unités d’enseignement élémentaire autisme (UEEA), les premières comptant 57.052 places l’an dernier et les secondes 1.603. A l’horizon 2035, la DEPP propose trois scénarios : le plus haut supprimerait 5.526 places en ULIS (10%), l’intermédiaire 4.151 places (7,2%) et le plus bas 2.776 (5%), les trois prévoyant 960 élèves en plus dans les UEEA. Le fait que la progression d’élèves en UEEA soit la même chaque année, 96, fait davantage penser à un contingent de création de places plutôt qu’à une évaluation prospective. On relève que dans tous les scénarios, la baisse des effectifs en ULIS est proportionnellement deux fois inférieure à celle de l’effectif global.
Ce que dit le ministère
« Les taux de passage utilisés pour les projections reposent sur les évolutions observées entre 2024 et 2025, justifie le ministère de l’Éducation Nationale. A ce titre, ils intègrent les comportements récents de scolarisation, notamment l’augmentation de l’accueil en milieu ordinaire d’élèves en situation de handicap, y compris ceux qui n’étaient pas précédemment scolarisés. » Il estime à 15% la part des orientations MDPH en ULIS non suivies d’effet et ajoute que « la part des élèves notifiés par rapport aux effectifs élémentaires en 2025 est supposée stable. Cette part est appliquée aux effectifs élémentaires projetés pour les années suivantes. Cela permet d’intégrer la baisse prévue des effectifs scolaires dans la projection. » Il espère ainsi faire progresser le taux d’élèves notifiés réellement scolarisés en ULIS : « 87 % en 2026, 90 % en 2027, 91 % en 2028, jusqu’à 95 % à partir de 2032. Ainsi, la baisse projetée des effectifs ULIS ne traduit pas une réduction de l’effort d’inclusion, mais résulte principalement de la baisse attendue des effectifs dans l’enseignement élémentaire. » Dans la logique ministérielle, il y aura moins d’élèves en ULIS en 2035 mais avec un respect presque complet des décisions d’orientation prises par les MDPH.
« Dès lors qu’un élève est inscrit dans une école ou un établissement, que ce soit à temps plein ou à temps partiel, il est pris en compte dans les projections de la Depp », ajoute le ministère. Concernant les UEEA, la projection des effectifs repose sur « les orientations de politique publique, en particulier la stratégie nationale pour les troubles du neurodéveloppement (TND) 2023-2027 et les capacités d’accueil. Elle ne repose pas sur la prolongation de tendances passées, d’autant que les systèmes d’information ne permettent d’identifier ces effectifs que depuis 2024. » Le ministère intègre ainsi la création annuelle de 12 classes primaires autisme de 8 élèves pour l’ensemble du pays. Et il rappelle que l’action « 100 projets pilotes d’IME dans l’école » annoncée lors de la Conférence Nationale du Handicap d’avril 2023 « a fait l’objet d’une mise en oeuvre en territoire à travers l’installation de plateaux techniques médico-sociaux au sein des établissements scolaires », sans préciser leur nombre. « Les deux ministères (Education Nationale et ministères sociaux) se sont ensuite engagés dans le développement d’un dispositif plus ambitieux encore, consistant à transformer l’offre médico-sociale au bénéfice du parcours scolaire des élèves en situation de handicap en milieu ordinaire. Il s’agit de favoriser la scolarisation des élèves dans un établissement scolaire, en adossant l’appui médico-social aux parcours de scolarisation en milieu ordinaire des élèves […] Ces services médico-sociaux à l’école s’adresseront aux élèves bénéficiant d’une orientation en établissement médico-social, scolarisés au sein des unités d’enseignement externalisées ou en classe ordinaire. Dès la rentrée 2026, au moins un service médico-social sera expérimenté dans chaque académie, avant un déploiement à plus large échelle. » Gageons que cette mesure sera au catalogue de la CNH de juillet prochain.
A quoi vont servir ces projections démographiques ?
Depuis l’amorce de la baisse des effectifs d’élèves, l’administration territoriale de l’Éducation Nationale conserve ses règles standards de nombre de professeurs par élèves, et ferme des classes ; par exemple à la rentrée de septembre, 221 dans le Rhône, 47 dans le Maine-et-Loire, 22 dans l’Allier, 86 dans les Yvelines, et le ministre a d’ailleurs déjà annoncé la suppression nette de 4.032 postes d’enseignants. Sa doctrine n’est donc pas de réduire le nombre d’élèves par classe, alors qu’il est l’un des plus élevés de l’Union Européenne, ni d’évoluer vers une meilleure qualité d’enseignement, bien au contraire. Au vu des projections évoquées plus haut, on peut même prédire une prochaine baisse du budget du ministère, une première depuis des décennies, ainsi que des économies substantielles pour les communes, Conseils Départementaux et Régionaux finançant l’entretien des établissements et le fonctionnement en personnels non pédagogiques nécessaires. Et l’inclusion scolaire disposera finalement de moins de moyens humains et matériels.
Le Syndicat des Enseignants (SE-Unsa) déplore par la voix de sa secrétaire générale, Élisabeth Allain-Moreno, « l’absence de prise en compte d’une grande partie des données relatives à l’école inclusive. Cette occultation est regrettablement complice du mode de calcul ministériel des besoins en postes en préparation de chaque rentrée scolaire. En 2026, comment peut-on encore raisonner en nombre de professeurs par élève ou nombre d’heures de professeurs par élève et baser un budget sur un rapport aussi dépassé, aussi à côté des réalités ? La conséquence d’une telle mécanique chiffrée et simpliste, c’est un manque de personnels aux compétences indispensables pour accueillir et accompagner une pluralité d’élèves aux besoins nombreux et distincts (psychologues, Conseillers Principaux d’Éducation, Accompagnant d’Élèves en Situation de Handicap, infirmières, Assistant d’éducation, assistantes sociales…), c’est aussi des enseignants qui se retrouvent à exercer tellement de missions pour gérer des besoins nombreux, diversifiés et complexifiés qu’ils ont l’impression de ne plus faire leur métier, de ne plus bien accueillir et qui s’y épuisent. »
Secrétaire Nationale de la CGT Educ’action, Elena Blond se dit « atterrée. J’ai évoqué cette étude prospective devant des enseignants en formation, à La Réunion, leur réaction a été unanime, il faut plus de moyens, des effectifs réduits, des passerelles avec le médico-social. La baisse des effectifs en ULIS vient en contradiction avec ce que déclarait le ministre lors du Comité national de suivi de l’école inclusive de décembre dernier, disant que les ULIS sont une solution qui doit monter en charge au collège et en lycées professionnels. Il faut pouvoir ouvrir des classes ULIS dans ces établissements. » A trois mois de la prochaine CNH, Elena Blond déplore l’absence de concertation sur les mesures qu’annonceront le ministre ou le président de la République, redoutant une information des syndicats au dernier moment. « Nous pensons que c’est un choix politique que de couper dans le budget et les moyens humains, alors qu’on devrait profiter de la baisse démographique pour avoir moins d’élèves en classe, et accueillir des élèves handicapés dans de bonnes conditions, qu’ils soient administrativement reconnus ou pas par la MDPH. Pour cela, il faut conserver les écoles au plus près des enfants, et ça répond au besoin d’inclusion. Le gouvernement parle désormais d’accessibilité et plus de compensation, mais on ne la voit pas. Tout le monde est en souffrance, les enseignants, les personnels, les enfants, les familles. Alors baisser le nombre d’élèves en ULIS est complètement insensé. On en a besoin, tout comme des UEEA, et des IME. » Et elle conclut en évoquant le risque d’aggravation d’une discrimination sociale entre les familles d’un bon niveau social, éduquées, préparées, qui sauront obtenir des droits à la MDPH et celles des classes populaires qui écoutent l’administration et ont confiance dans l’institution.
Peu de réactions également du côté associatif. Pour l’Unapei, « ces travaux sont utiles, mais ils passent à côté d’une réalité essentielle : la prise en compte de l’ensemble des enfants en situation de handicap […] Elle ignore les élèves qui ont un PPS, les notifications MDPH restées sans suite, les parcours mixtes entre IME et école ordinaire. Ce sont pourtant des données qui existent. Les laisser de côté, c’est construire des projections incomplètes. » Et l’Unapei est préoccupée par une baisse de 10% des effectifs en ULIS « basée sur la démographie générale, alors que le nombre de reconnaissances de handicap par les MDPH augmente chaque année. Aujourd’hui, près de 50.000 enfants n’ont toujours pas de solution de scolarisation adaptée. Si ces projections servent de base aux décisions budgétaires, le risque est concret : diminution d’ULIS, de places, d’AESH… Un recul direct pour les familles, et contraire aux engagements de la France au titre de la loi de 2005 et de la Convention ONU relative aux droits des personnes handicapées. » Elle redoute également que « les élèves handicapés soient vus comme les piqueurs de place » du fait de la combinaison fermetures de classes, suppression de postes d’enseignants, évolution de l’accueil des élèves handicapés et déploiement de dispositifs intégrés. L’Unapei invite le ministère de l’Éducation Nationale à « compléter cette étude avec toutes les données liées au handicap : PPS, notifications sans suite, parcours IME-école, à associer plus étroitement les associations de familles aux travaux prospectifs de la DEPP […] à planifier l’ouverture des dispositifs de scolarisation collective (ULIS, UEMA, UEEA, etc.) en fonction des besoins réels recensés par les MDPH, territoire par territoire, [et] créer un observatoire national de la scolarisation inclusive, pour disposer de données fiables et suivre dans la durée ce qui fonctionne ou non. »
« Nous restons prudents quant à l’interprétation de ces données prospectives, exprime Yasmine Haghighi, vice-présidente de Tous pour l’inclusion (TouPi). Sans une vision plus globale et surtout qualitative des parcours, ces éléments chiffrés risquent de ne pas rendre compte de la complexité des situations vécues par les enfants et leurs familles, ni des conditions réelles de mise en oeuvre de l’inclusion. Dans ce contexte, TouPI ne formule pas de position arrêtée sur les projections présentées, mais souligne la nécessité de disposer d’outils d’observation plus complets et partagés, permettant d’éclairer réellement les politiques publiques en matière d’école inclusive. » Le ministère de l’Éducation nationale suivra-t-il cette voie ?
Laurent Lejard, avril 2026.








