Depuis une quinzaine d’années, les cagnottes appelant à aider financièrement des personnes dans le besoin se sont développées. Et parmi elles, des personnes handicapées, ou leurs familles et proches. Si certaines portent sur des joies et plaisirs à offrir, des voyages, des loisirs, la plupart sont lancées pour pallier les carences de l’action publique. Comment les trois plus importantes plateformes françaises répondent-elles à ces demandes ?

Ulule privilégie le collectif

Arnaud Burgot, directeur d'Ulule

« Ulule a été fondée en 2010, justifie Arnaud Burgot, son directeur général. Le marché de la cagnotte et ses usages sont assez stabilisés, elles sont rentrées dans le paysage pour financer des actions, provenant d’une diversité d’acteurs. » Les demandes portent essentiellement sur des projets à portée collective, culturels pour moitié, solidarité et autres activités comptant chacun pour 25%. « On a organisé notre service pour des associations et des organisations pour de la collecte vers le public, avec une politique de refus de la désinformation, de l’extrémisme, de la xénophobie, de l’incitation à la haine, des religions et de l’éducation religieuse. On est aussi très attentifs aux pratiques alternatives à la médecine. On nous voit comme un tiers de confiance. » L’an dernier, Ulule a collecté 42 millions d’euros, la société gérant d’autres activités (formation Qualiopi, marketing, communication, opérations avec de grands partenaires.) « On garde 8% TTC de la collecte jusqu’à 100.000€ côté porteur de projet, puis le pourcentage est dégressif. »

Les fauteuils de Paul de Livron

Parmi les projets soutenus, figure le fauteuil roulant en bois élaboré par Paul de Livron, pour 26.000€, et 11.000€ de plus pour le déploiement en Ukraine du projet Pamerdik. Face à la multiplicité des demandes, Ulule affirme sa prudence dans le domaine de la santé et du handicap : « On différencie les pratiques émergentes du charlatanisme. Des personnes créent des pages mensongères sur des histoires inventées, et le plus à risque ce sont les projets de financement de traitement ou de soins dont aucun des acteurs n’est connu. Il faut qu’il y ait des premiers contributeurs connaisseurs pour qu’une telle cagnotte démarre, ce qui limite le risque d’arnaque. » Arnaud Burgot relève également que les collectes participent de la carence des politiques publiques et de la compensation du handicap, la société civile prenant ainsi le relais, sans que les pouvoirs publics s’ingèrent dans cette action ou le contenu des collectes.

Un Pot commun de l’apéro à la solidarité

Laurent Falzoï

Autre collecteur « historique », Le Pot Commun a vécu un parcours mouvementé depuis sa création en 2011, racheté par un groupe bancaire puis revendu à un distributeur de tickets-restaurant et finalement repris par ses salariés et les fondateurs en 2023. « Le Pot Commun est devenu indépendant et on a ouvert une nouvelle page de l’histoire de l’entreprise », justifie Laurent Falzoï, Directeur Général. Actuellement, toutes les cagnottes sont rassemblées sur le même site, qu’elles soient solidaires ou récréatives, mettant fin à une distinction opérée de 2018 à 2021, et LPC a obtenu l’agrément « intermédiaire de financement participatif » pour relancer l’activité de cagnotte solidaire pendant l’été 2024. « La partie solidaire est totalement gratuite pour les organisateurs et les bénéficiaires, à la différence des cagnottes pour les anniversaires ou des occasions on va dire joyeuses, ajoute Laurent Falzoï. En 2025, Le Pot Commun a collecté 62 millions d’euros, dont 5 millions pour des cagnottes solidaires où chaque euro reçu est remis au(x) bénéficiaire(s).

Ce secteur serait-il attractif au point d’attirer des opportunistes ? « Le marché de la solidarité et du don est porteur, et sur lequel beaucoup d’entreprises se lancent, constate Laurent Falzoï. Tous les ans, il y a un ou deux nouveaux acteurs sur différents aspects, la cagnotte, des outils à destination des associations, des prestataires de création de pages de collecte de dons. » Le Pot Commun n’a pas encore assez de recul pour apprécier comment il vient combler des lacunes de l’aide publique aux personnes handicapées ou malades, toutefois il a récemment participé à un projet emblématique : « On a fait une collecte avec Olivier Goy, un entrepreneur atteint de Sclérose Latérale Amyotrophique qui s’est servi de son audience pour faire connaître à la fois la maladie et se battre au niveau des pouvoirs publics pour que du matériel spécialisé soit pris en charge au fur et à mesure de l’évolution de la maladie. Il a créé son film Invincible été, on a monté avec lui une collecte pour l’Institut du cerveau. » Un parfait exemple de la compensation des carences des politiques publiques par l’appel au grand public (lire l’actualité du 18 février 2026.) Côté sécurité, LPC s’appuie sur une analyse algorithmique et, en cas de risque, bloque la remise d’argent puis demande à l’organisateur de produire des justificatifs, ainsi que des signalements par le public. « On utilise des systèmes qui nous permettent de bloquer la sortie de l’argent dès qu’il y a le moindre doute et ensuite nos équipes conformité font les enquêtes nécessaires pour pouvoir s’assurer du bien-fondé de la cagnotte, que le bénéficiaire existe bel et bien et soit au courant qu’une collecte est en cours pour lui. » Et qu’en est-il avec le fisc ? « C’est un peu un flou aujourd’hui, l’administration fiscale ne s’est pas clairement positionnée sur le sujet. L’aide ponctuelle temporaire est considérée généralement comme non imposable », conclut Laurent Falzoï.

Leetchi, leader français

Amandine Plas, directrice du marketing chez Leetchi

Créé en 2009 pour des usages festifs, un cadeau commun, un pot de départ, Leetchi a évolué par l’usage des utilisateurs après les attentats du 13 novembre 2015 pour soutenir les victimes et leurs familles, explique Amandine Plas, directrice du marketing. « Petit à petit, cet usage solidaire s’est répandu que ce soit soutenir un étudiant en précarité ou un agriculteur. On voit avec les récents événements tragiques en Suisse [incendie d’un bar de nuit à Crans-Montana] des cagnottes pour aider des blessés ou leurs familles. On a remarqué une forte croissance des cagnottes solidaires, excepté en 2024 et 2025 où on constate une stagnation. Mais ce qui est intéressant, notamment sur les cagnottes concernant le handicap, c’est sur les dernières années une multiplication du nombre de participants ; ils donnent un peu moins mais sont plus nombreux. » Amandine Plas estime que le contexte économique difficile réduit les moyens des Français, mais qu’ils se mobilisent davantage autour de chaque situation : « On réalise un baromètre annuel de la générosité en interrogeant les donateurs chez Leetchi ou pas, ce qui ressort cette année c’est que les Français sont de plus en plus sensibles aux causes qui les touchent et aux dons de proximité. » Cela traduit un transfert des dons au détriment des Organisations Non Gouvernementales, marquant une certaine méfiance à l’égard des grandes institutions : « Les donateurs ont vraiment envie de voir un impact concret de leurs dons et ça explique en partie le succès des cagnottes solidaires. On a une vraie histoire derrière, on sait à quoi va servir notre argent. »

Ce qui nécessite une forte fiabilité de la plateforme Leetchi : « La confiance est essentielle, notamment pour les cagnottes solidaires, précise Amandine Plas. On a mis en place des mécanismes de vérification pour s’assurer de la réalité des demandes et de la bonne destination des fonds pour protéger à la fois les donateurs et les bénéficiaires. On a trois niveaux de sécurité : un algorithme développé en interne de détection des suspicions de fraude, près de 20% de nos salariés sont dédiés à la lutte contre la fraude et font des vérifications supplémentaires, demandent des justificatifs de dépenses, et le troisième niveau figure sur chaque cagnotte : un bouton avec lequel la communauté peut elle-même signaler un problème. » Ce qui s’est produit récemment avec une cagnotte créée par l’influenceuse Nabila en soutien à Gisèle Pelicot au moment du procès des viols de Mazan alors que l’intéressée ne voulait pas de cet argent. « Le don en France est très encadré. Quand vous faites un appel aux dons pour subvenir à des frais d’hospitalisation, il faut être en mesure de justifier les montants concernés. Nous, on doit certifier aux donateurs que l’argent va bien payer ces frais médicaux et pas des dépenses autres. » Leetchi prélève sur les cagnottes solidaires 0 à 6% de frais jusqu’à 10.000€ et 1,5% au-delà, qui servent à fiabiliser les dons et lutter contre la fraude, emploie 65 salariés et a collecté au total 280 millions d’euros en 2025, en progression de 3% sur 2024, ce montant élevé s’expliquant par son secteur financement participatif sur Leetchi.org.

Page de la cagnotte de Marie-Antoinette Vicaire que le département du Val d'Oise a mis en banqueroute

Des cagnottes servent également à financer des besoins non couverts par les politiques publiques : « Cela peut concerner l’adaptation d’un logement pour lequel les aides publiques sont insuffisantes, ou l’achat de matériels spécifiques. L’été 2025, un jeune de 19 ans qui venait d’avoir son BTS voulait poursuivre en alternance, l’obligeant à prendre un taxi adapté ; il bénéficiait d’aides insuffisantes, et a fait appel à la générosité du public. Il y a en réalité autant de cagnottes que de situations particulières de handicap. On voit que certaines sont là pour compléter des aides insuffisantes selon que vous habitez Paris ou la province. » C’est le cas notamment de Marie-Antoinette Bachene-Vicaire que le Conseil Départemental du Val d’Oise a mis dans une situation catastrophique en réduisant très fortement la prise en charge de ses aides humaines (lire ce Flop.) Les cagnottes ont de belles années devant elles…

Laurent Lejard, avril 2026.

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