Des participations héroïsées, le ton de l’ouvrage est donné dès son titre. Élaboré par la sociologue Marie Cuenot, l’essai analyse des épisodes de séries animées diffusées sur des chaînes de télévision françaises entre 1993 et 2008. Il lui a fallu effectuer d’abord un véritable travail de défrichage pour identifier parmi la multitude de séries animées celles dans lesquelles apparaissent des personnages avec handicap visible. Parce que la première constatation, c’est que la représentation se limite au fauteuil roulant et à la cécité : pas de personnage sourd ni handicapé mental ni trisomique, alors que, dans les années observées, était diffusée la série américaine Corky un adolescent pas comme les autres, le rôle-titre étant joué par l’acteur lui-même trisomique Chris Burke alors âgé d’une vingtaine d’années. L’étude réalisée par Marie Cuenot constitue à cet égard un aperçu de la perception des handicaps par les créateurs et producteurs français de dessins animés pour la jeunesse.

Question : Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser parmi les programmes pour enfants et adolescents au dessin animé et à cette période plus précisément ?

Marie Cuenot : Ma grande question de départ était de comprendre quelle place avait le handicap dans les productions audiovisuelles diffusées à la télévision et destinées aux enfants. Des générations d’enfants, depuis des décennies, sont en contact avec toutes les productions télévisuelles, et si on considère que les médias sont une source de connaissances pour les individus, quel message est adressé aux enfants. Avec quelle influence sur les représentations du handicap que peuvent se faire les enfants. D’un point de vue méthodologique, il était nécessaire que je me centre sur des données comparables, c’est pour ça que j’ai concentré mon attention aux séries animées en ayant en tête de m’intéresser à des contenus qui n’étaient pas destinés à sensibiliser les enfants au handicap, mais plutôt à divertir.

Question : Quand on rentre dans votre analyse, on constate que les grandes familles du handicap sont loin d’être représentées, les personnages sont majoritairement en fauteuil roulant ou aveugles, aucun sourd, pas d’enfant ou jeune trisomique, ni de handicap intellectuel ou troubles psychiques…

Marie Cuenot : J’ai fait en sorte, durant ma recherche dans les bases de données, d’avoir des mots-clés assez larges qui ne se centrent pas sur un type de limitation, de déficience, de diagnostic. Il était important de prendre en compte la grande variété des situations qui sont derrière ce terme très large de « handicap. » Le résultat à travers les séries animées produites ou coproduites en France diffusées sur les chaînes de télévision jusqu’en 2014, ce sont des personnages qui se déplacent en fauteuil ou ne peuvent pas voir. Il y en a très peu, au regard du nombre de séries animées diffusées, et les personnages n’ont effectivement que certains types de limitations. Et j’ai voulu me concentrer sur ce que font au quotidien ces personnages : il s’agissait de s’intéresser aux situations de handicap et de participation. Le fauteuil roulant est un grand stéréotype lié au handicap, dans ses représentations y compris dans les pictogrammes utilisés. Le personnage qui ne voit pas est peut-être moins stéréotypé, mais constitue une deuxième entrée pour parler du handicap. Effectivement, cela met de côté un très grand nombre de situations qui sont présentes dans le champ du handicap.

Question : Dans ces séries, le handicap ne peut donc être que visible ?

Marie Cuenot : Ces productions jouent aussi sur l’invisibilité, par exemple dans l’épisode de Titeuf La fille de la piscine, où il y a une petite fille qui fait de la natation. Le scénario est écrit de telle façon qu’on ne perçoit pas visuellement qu’elle a une limitation et une aide technique, comme si c’était invisible. C’est dans un deuxième temps que Sophie est présentée assise dans un fauteuil roulant. De même, dans la série Atout 5, le personnage de Tom est présenté comme jouant du saxophone, il porte des lunettes noires, mais on ne comprend pas tout de suite qu’il a une limitation, là aussi c’est dans un deuxième temps que d’autres indices sont donnés. La visibilité est utilisée dans les scénarios comme un effet de suspens et puis, peut-être, aborder la dimension du tabou.

Question : Qu’est-ce qui ressort de l’introduction de personnages handicapés sur un épisode d’une série animée ? La nécessité que la série balaie l’ensemble des situations de diversité ? Quel est le propos ?

Marie Cuenot : Effectivement, je fais l’hypothèse que c’est lié à comment on représente une certaine diversité dans ces séries animées télévisées. Parmi 25 épisodes, un est dédié à un personnage avec une limitation, mis en scène dans différentes situations, ça se retrouve dans plusieurs séries. Par exemple, dans Atout 5, avec la représentation de la diversité dans d’autres dimensions des personnages.

Question : Qu’est-ce qui ressort de votre de analyse quant à l’impact de la représentation du handicap par des personnages que vous décrivez comme performants, héroïsés ? Montrer aux spectateurs que leurs petits problèmes ne sont rien à côté de ces personnages qui vivent très bien leur handicap, le surmontent ? L’objectif, c’est la remarquable leçon de vie ou le vivre ensemble pour édifier les enfants et les préados ?

Marie Cuenot : Je n’ai pas travaillé sur ce qui se passe au sein des équipes de production, comment les sujets sont discutés. Par rapport à ce que j’ai analysé en termes de contenu, les personnages sont des enfants pour la plupart, sauf un personnage adulte, avec une majorité de garçons, mis en scène de manière héroïsée. Ils ne sont pas toujours en situation de handicap mais aussi dans des situations de participation, c’est ce qui est intéressant à regarder : comment ils participent aux activités de loisirs ou dans un cadre scolaire prend la forme de l’héroïsation dans le sens où le personnage va réaliser des performances physiques. Les personnages qui ont une limitation vont systématiquement réussir. Pierre, dans la série Milo, joue au basket et c’est lui qui marque le panier, il réussit sans problème avec une grande confiance en lui, il va nager sans problème avec les autres. Dans d’autres épisodes, des personnages réussissent en mobilisant des solutions qui sont d’ordre magique : le fauteuil roulant va se transformer en parachute ou en aéroglisseur, j’ai fait le parallèle avec la super héroïsation.

Couverture du livre Des participations héroïsées. Le handicap dans les séries animées télévisées pour enfants

On peut imaginer ces personnages d’enfants participer avec d’autres enfants, ça les montre comme des personnages actifs mais il faut quand même qu’il soient performants pour avoir la reconnaissance des autres. On l’entend aussi dans les dialogues, « c’est super, vraiment extraordinaire. » Ils ont une place à la même hauteur que les autres, mais à quel prix ! Cela pose la question « jusqu’où faut-il aller pour compenser » ? J’évoque la surcompensation à mettre en lien avec la réalité sociale des personnes dites handicapées. De plus, ces personnages sont très compétents socialement, c’est assez frappant, ces personnages enfants sont très matures, prennent soin des autres et y sont attentifs, parfois dans une position pédagogique pour rassurer. On peut l’analyser comme un renversement de stéréotypes.

Propos recueillis par Laurent Lejard, novembre 2025.

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