Depuis 2017 des Nuits du Bien Commun sont organisées par le Fonds de dotation du même nom, afin de récolter des promesses de dons en faveur d’une sélection d’associations.

Couverture du numéro décembre 2025 du Bien Commun publié par l'Action Française

Ces Nuits portent un nom bien connu des royalistes, Le Bien Commun étant le magazine d’information de l’Action Française, ennemie jurée de la République, prônant la restauration monarchique : cette éponymie ne serait-elle qu’un pur hasard ? Parce que le créateur des Nuits est un homme d’affaires qui a réussi, devenu milliardaire grâce au succès de coffrets-cadeaux dont on ne citera pas le nom pour ne pas leur faire de publicité. Cet homme riche qui, en bon patriote, a délocalisé en Irlande sa boite à succès et s’est, en 2012, exilé fiscalement en Belgique, s’appelle Pierre-Edouard Stérin, et il a un projet politique suivi à la trace par le quotidien communiste l’Humanité : instaurer en France un régime d’extrême-droite, néo-fasciste, autoritaire, rétablissant la primauté des valeurs catholiques traditionalistes et supprimant la République. Ce projet PERICLES (pour Patriotes / Enracinés / Résistants / Identitaires / Chrétiens / Libéraux / Européens / Souverainistes) vise à unir les droites pour activer un programme politique basé sur des valeurs chrétiennes réactionnaires. Et il entretient des relations et soutient les politiciens Eric Zemmour et Marion Maréchal-Le Pen. Que viennent faire, dans ce maelstrom fascisant, des associations de personnes handicapées ?

Entre lucidité et aveuglement

Fondée par le médiatique champion de para tennis Michaël Jérémiasz, Comme les autres a participé a trois Nuits l’an dernier.

Des représentants associatifs, dont Comme les autres, lors de la Nuit du bien commun de Lyon du 19 mai 2025

« On l’a découvert il y a quelques années comme organisme de collecte de fonds, justifie son frère Jonathan, directeur de l’association. On a vu que c’était sur nos territoires de développement. On a dû collecter 100.000€, ce n’est pas rien. On a participé un peu naïvement, on a commencé à comprendre qu’il y avait un sujet politique et on s’est renseigné. » L’association s’est ainsi mise en retrait et ne participera pas aux prochains événements, même si Jonathan Jérémiasz apprécie que Pierre-Edouard Stérin ait quitté depuis juin 2025 la gouvernance du Fonds : « A partir du moment où il n’est plus là et ne finance pas, qu’on nous instrumentalise pas, ce n’est pas de l’argent plus sale que l’argent du mécénat. » Tout en restant prudent : « Sur le fond, ce qui m’intéresse en recherchant des fonds c’est d’en trouver le plus possible en faisant attention que ça ne vienne pas de milieux politiques, ajoute Jonathan Jérémiasz. Ça aurait été plus simple de dire qu’on boycottait, mais si on veut définir des lignes rouges, on doit s’y mettre tous ensemble. »

Handi'Chiens à Annecy le 24 juin 2025

Consacrée à la formation et remise de chiens d’assistance et d’éveil, Handi’Chiens est l’association du monde du handicap la plus présente : elle a participé à 4 des 18 éditions 2025, confirme son directeur général, Sébastien Dufaug. « Handi’Chiens est une association strictement apolitique et aconfessionnelle, justifie-t-il par courriel. Notre participation à la Nuit du Bien Commun fait suite à un processus de sélection rigoureux, incluant notamment un grand oral devant un comité de soutien composé de partenaires et mécènes locaux reconnus. Ce sont eux qui sélectionnent les associations lauréates et la pluralité des associations soutenues (Banque Alimentaire, librairie solidaire, soutien aux mères seules, transports alternatifs pour personnes âgées – autant d’associations sans orientation politique) témoignent de la diversité et de l’indépendance des choix réalisés. » Sauf que l’analyse des associations sélectionnées témoigne d’une nette imprégnation catholique rigoriste via des écoles confessionnelles et des organisations de soutien communautaire à des femmes isolées futures mères célibataires.

Extrait du compte de résultat présentant les dépenses du Fonds en 2023 et 2024-25

« En matière de financements, ajoute Sébastien Dufaug, nous bénéficions de garanties claires et contractuelles : 100 % des dons effectivement collectés lors des soirées sont intégralement reversés aux associations lauréates, sans aucun prélèvement ni financement de structures tierces. Autrement dit, 1 euro levé est 1 euro reversé au projet présenté sur scène. » Or ce n’est pas exact, comme le prouve la lecture du dernier rapport du Commissaire aux comptes du fonds de dotation NDBC : « Une partie des fonds issus de la générosité du public est affectée directement [aux associations sélectionnées] au choix des donateurs et l’autre partie est conservée par le fonds pour faire face à ses frais de fonctionnement. » Les événements locaux sont organisés par la société nantaise Obole Digitale qui a facturé 354.005€ de prestations en 2024 et pour le 1er trimestre 2025. Ces frais et ceux du fonctionnement du Fonds sont prélevés sur les dons effectivement reçus. Sur la même période, il a versé 6,87 millions d’euros d’aides financières, tout en consommant près d’1 million en frais, salaires et charges sociales représentant 14,36% des sommes versées aux associations.

Montage financier complexe et reelations entre les différentes sociétés et organismes gravitant autour du Fonds du bien commun

Pour justifier la participation d’Handi’Chiens, son directeur argumente d’un changement de gouvernance : « S’agissant des interrogations portant sur certaines personnalités historiquement liées à l’événement, les organisateurs nous ont bien indiqué que si Pierre-Édouard Stérin fut l’un des cofondateurs de la Nuit du Bien Commun il y a plusieurs années, il n’exerce plus aucun rôle décisionnaire ni exécutif dans l’organisation. » Cet article très documenté de l’Observatoire des multinationales montre une réalité différente, en décryptant les liens multiples entre hommes d’affaires d’extrême-droite dont Monsieur Stérin ; si ce dernier a réorganisé la gouvernance, rien ne garantit qu’il ne dirige pas en sous-main. Cette autre enquête du même Observatoire montre que le Fonds de dotation était jusqu’en 2024 alimenté par des prêts très lucratifs d’une société de la galaxie Stérin.

La maison Duroc

Fondatrice et directrice de l’association LEA (Lutter Écouter Accompagner) dédiée à la parentalité, Jessica Baba garde un douloureux souvenir de la Nuit à laquelle elle a participé à Aix-en-Provence le 6 octobre dernier : « On a eu très peur face à des centaines de manifestants très agressifs alors qu’on n’a rien à faire de la politique. Je n’ai pas compris ce qui s’est passé avec ce type. Les gens confondent le Fonds et la Nuit du bien commun. On avait un panel d’associations pour des personnes démunies. Pourquoi emmerder des associations alors que je ne vois pas vieillir mes enfants ? » Finalement l’événement s’est déroulé en visio et LEA a reçu 22.600€ récoltés au lieu des 28.000€ de promesses de dons. A la différence du Téléthon, les donateurs oublieraient, et la collecte serait inférieure aux promesses, selon les dires de l’organisateur aux associations participantes. Jessica Baba utilise les Nuits pour créer des bureaux locaux, à Bordeaux, Rouen et Paris : « Notre bureau est installé à la Maison du bien commun Duroc [à quelques mètres du siège de l’Association Valentin Haüy NDLR]. » Est-ce ce contact permanent avec cette émanation du Bien Commun qui lui inspire cette conclusion cynique ? « Pourquoi on arrêterait [de participer], l’enjeu c’est les personnes qu’on accompagne. C’est tellement ridicule que ça m’est égal. »

Une philanthropie d’influence

Manifestation contre la Nuit du Bien Commun à Paris le 4 décembre 2025

Quels sont les objectifs des NDBC ? D’abord donner à ses promoteurs une bonne image sociétale par des actions philanthropiques, c’est le volet « soft power ». Ensuite, faire financer des organisations partageant les valeurs chrétiennes du créateur des Nuits (écoles confessionnelles hors contrat, associations prônant des valeurs compatibles) à la fois par la charité du public et le budget de l’État puisque les dons sont défiscalisés à 66% : ce pourcentage représente un manque à gagner d’impôt sur le revenu inscrit parmi les dépenses du budget de l’État et assimilable à une subvention alors que les écoles et associations confessionnelles ne peuvent être financées par des fonds publics. La ficelle est grosse, mais ça passe.

Copie d'écran de la page d'accueil de l'école Jacinthe & François

Parmi les nouveaux lauréats du fonds dans la catégorie handicap, on relève une école privée catholique hors contrat avec messe d’élèves agenouillés dans la cour : son projet à financer, « Mettre en place une école inclusive grâce à la création d’une classe extraordinaire avec une équipe spécialisée et une prise en charge globale de chaque enfant porteur de handicap. Ainsi que des temps d’activités où ils sont intégrés dans les classes ordinaires dans un souci de réelle inclusion. » Avec pédagogie d’un autre siècle, catéchisme dès la Maternelle, prières quotidiennes, messes et vie des Saints obligatoires ; pourtant les établissements recevant des dons bénéficiant d’un avantage fiscal doivent respecter la liberté de conscience des élèves et être « ouverts à tous les enfants sans distinction d’origine, d’opinion ou de croyances (nonobstant l’absence de contrat conclu avec l’État) », stipule une instruction fiscale. Une faille dans la pratique d’écoles confessionnelles, et finalement une instrumentalisation d’associations qui servent leur cause, utilisées comme une vitrine masquant la promotion d’idées totalitaires.

Laurent Lejard, janvier 2026.

NB : la direction des Nuits n’a pas répondu à notre demande d’informations sur ses objectifs, organisation, sélection des organismes bénéficiaires, financement des événements, part des promesses de dons réalisés, suivi, etc. Par ailleurs, après avoir reçu le texte de cet article, comme les deux autres dirigeants associatifs interviewés, la fondatrice de LEA a adressé ce courriel : « Au vu de la tournure de votre article, je vous remercie de supprimer ma participation. »

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