Les hasards de la vie sont souvent étranges, telle l’adaptation en téléfilm consensuel et lisse, conçue pour l’audience de TF1, d’un roman exaltant l’émancipation de personnes handicapes oppressées, publié chez l’éditeur libertaire Libertalia : Handi-Gang raconte une lutte pour l’accessibilité et l’intégration menée à Lyon par des jeunes handicapés qui va évoluer vers des actions gagnant l’ensemble du pays, contraignant des autorités dépassées à agir. L’autrice, Cara Zina, l’a publié au printemps 2017 en pleine période de régression de l’accessibilité caractérisée par la réforme voulue par le Président de la République et ses Premiers ministres d’alors, les socialistes François Hollande, Jean-Marc Ayrault et Manuel Valls. Le téléfilm Handigang découpé en deux parties a été vu le 2 mai dernier par 3 millions de téléspectateurs, soit 15% de part d’audience, et en replay pendant un mois. Cara Zina revient sur l’écriture du roman et son adaptation télévisuelle.

Question : D’où est venue l’idée de cet Handi-Gang ?

Cara Zina : Au départ, j’avais écrit Heureux les simples d’esprit [publié chez Robert Laffont en 2008 et réédité par Libertalia] qui était relativement autobiographique. Pour Handi-Gang, j’étais partie sur l’idée d’un super-héros qui serait polyhandicapé mais maîtriserait le braille, la langue des signes tout en étant en fauteuil. C’était un peu irréaliste, je suis partie plutôt sur plusieurs personnages. Mon fils est en fauteuil roulant, je travaille dans une école qui accueille des Sourds, j’ai un copain aveugle et je connais pas mal d’autistes. Je travaille en classe maternelle, depuis plus de 20 ans, on a toutes sortes de publics. Le combat pour l’accessibilité mené pour mon fils pendant toute sa jeunesse m’a inspiré. J’ai vu des copains sourds ou aveugles qui rencontraient les mêmes genres d’écueils, j’ai toujours considéré dommage que cela ne se coordonne pas plus, qu’il n’y ait pas de convergence des luttes. Je trouve l’état d’esprit de la communauté sourde très intéressant mais il n’est pas transversal. Je vois mon fils : il n’a pas été spécialement solidaire des autres personnes en situation de handicap, il n’a pas de copains dans sa situation.

Question : C’est ce qui vous a donné envie de créer un phénomène de mobilisation ?

Cara Zina : C’était pour dénoncer le manque d’accessibilité de notre société, parce qu’il suffirait de pas grand chose en fait pour que ça se passe mieux pour les gens en situation de handicap. Des installations, un état d’esprit…

Question : Si on considère la première législation de l’après-Première guerre mondiale, on devrait vivre dans un pays entièrement accessible et inclusif…

Cara Zina : On est partis il a quelques mois en vacances au Costa Rica avec mon fils, parce qu’on nous avait dit que c’était très accessible. Effectivement, c’est assez fou parce que c’est pauvre, avec plein d’endroits en mauvais état, et il y a toujours un plan incliné, le moindre boui-boui on peut y accéder ! Et quand on disait aux gens « c’est épatant » ils répondaient « on est obligés parce qu’une loi est passée. » En France aussi une loi est passée, il y a très longtemps, mais tout le monde s’en fout, en fait.

Question : Vous avez donc rassemblé dans Handi-Gang des profils, des personnes que vous avez rencontrées, des situations approchées pour les intégrer à une révolte qui va essaimer nationalement en faveur des conditions de vie des jeunes et adultes handicapés, de l’auto-fiction qui évolue vers de la fiction pure.

Cara Zina : On peut dire ça. C’est totalement une fiction et évidemment une utopie, même si tout est tiré de situations et scènes vécues, de gens que j’ai rencontrés. Au début, ça partait beaucoup plus dans la fiction, une cavale basculant dans le terrorisme, et je ne savais pas très bien faire, dès que ça part trop dans la fiction ça sonne faux. Je suis plutôt le personnage de Djenna, en vérité, parce que c’est quand même l’histoire de la mère que je connais le mieux. Sam est inspiré par mon fils mais le roman a été écrit sur plusieurs années, il était jeune quand je l’ai commencé et je pouvais imaginer qu’il allait grandir comme ça alors que pas du tout, mon fils n’est pas militant ni belliqueux.

Question : Comment retrouvez-vous votre roman dans l’adaptation télévisuelle réalisée par Stéphanie Pillonca ?

Cara Zina et son roman Handi-Gang @Alexandre MARCHI

Cara Zina : Ce sont deux oeuvres très différentes, comme c’est souvent le cas. J’ai été consultée pour l’écriture du scénario, j’ai juste relu et essayé d’enlever des choses qui me semblaient trop éloignées du livre. Mais le téléfilm reste assez loin du roman, au bout d’un moment il est centré autour de Théo Curin, finalement il incarne un personnage très proche de lui-même. Je ne retrouve pas tellement les rapports entre la mère et son fils; par contre, la bande de jeunes fonctionne hyper-bien. J’avais imposé par contrat que ces jeunes soient incarnés par des acteurs en situation de handicap. Finalement, cette bande de jeunes je l’ai rêvée, et ils l’ont fait : ils ont logé ensemble pendant le tournage, et quand j’y suis allé l’été dernier, j’ai eu l’impression que ce n’était pas mon aventure, une belle aventure dont j’aurais aimé faire partie, qui a fonctionné. Ils sont maintenant tous potes, et je pense que la petite Angèle [Rohé] qui est autiste Asperger ne s’était pas ouverte à des gens comme ça avant, que le jeune Sourd [Mathieu Hannedouche] n’avait pas spécialement de copains, ni en fauteuil ni sourd ni autiste. Ils se sont trouvés grâce à cette aventure, ils ont bien accroché et sympathisé, ça se ressent bien à l’écran.

Question : Donc cette adaptation en mode Bisounours ne vous déçoit pas trop ?

Cara Zina : Déjà, c’est quand même une chance pour mon roman parce que vous n’en aviez pas entendu parler avant, par exemple. Elle devrait pousser des gens à le lire. J’ai plus de chances de faire passer le message à travers ce média [du téléfilm] qu’avec un petit éditeur. Après, évidemment que le message est édulcoré mais il va toucher tellement plus de monde si une partie passe quand même en termes « l’accès à la cité n’est pas évident pour les gens en situation de handicap. » Dans le téléfilm, l’adjoint du proviseur dit : « Tous ces travaux-là, tous ces aménagements pour un élève en situation de handicap ! », ça je l’ai entendu combien de fois… Il dit ça et tout le monde est choqué. Lors de l’avant-première, j’ai entendu : « Oh, le connard ! » Eh bien oui, si les gens qui le disent se sentent un peu cons en le voyant dans le téléfilm, on aura réussi quelque chose.

Laurent Lejard, août 2022.

Handi-Gang, de Cara Zina, a été publié chez Libertalia au printemps 2017. Il est également disponible en numérique ePUB et braille, et a tourné en lecture théâtralisée.

A découvrir : Cara Zina fut pionnière du rap féministe Français, en créant en 1989 avec la future écrivaine Virginie Despentes le groupe de punk rap féministe « Straight Royeur. » Elle en raconte l’histoire dans Fear of a Female Planet, écrit avec le sociologue Karim Hammou et publié chez Nada. Un aperçu musical est à voir et entendre sur Facebook.

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