Focus
  EARTA : 250 emplois en péril.
  Alors que l'Etat injecte 200 millions d'euros dans la distribution des journaux, une Entreprise Adaptée sous-traitante est menacée de disparition faute du respect de la parole donnée, et avec la complicité d'une ministre. Récit.


 

          "Le travail me grandit, je vous interdit de me l'enlever !" C'est avec ce mot d'ordre que la banderole et les travailleurs de l'Entreprise Adaptée EARTA sont allés devant la présidence de la République, le 2 septembre dernier; sans être reçus fût-ce par un conseiller : on leur a tout juste remis un récépissé pour leur pétition... L'emploi des 250 salariés est en effet menacé par l'une de ces carambouilles dont représentants de l'Etat et patrons de presse se sont faits une spécialité : remettre les compteurs à zéro dans la distribution des journaux et périodiques en liquidant l'entreprise qui en avait la charge, Presstalis, pour confier ce travail à une toute nouvelle créée le 1er juillet, France Messagerie, société de presse dont le capital atteint la somme faramineuse de... 1.000€ ! Outre la liquidation de centaines de millions d'euros de dettes et du monopole d'embauche du syndicat du livre CGT, la nouvelle société peut compter sur 200 millions d'euros d'aide de l'Etat !

Tout irait bien dans ce monde "de copains et de coquins" s'il n'y avait un grain de sable, une Entreprise Adaptée victime de cet arrangement de haut vol, EARTA basée en Loire-Atlantique et dans la Sarthe. Elle avait en charge de traiter les retours d'invendus et cette activité essentielle devait être maintenue : parole donnée le 29 juin dernier et violée quelques jours plus tard par le repreneur Louis Dreyfus qui avait obtenu le 15 mai de poursuivre Presstalis le temps nécessaire pour créer France Messagerie afin de remettre les compteurs à zéro. "France Messagerie nous avait promis le 29 juin lors d'une réunion avec le Comité Interministériel de Restructuration Industrielle (CIRI) qu'on conserverait les invendus, pour le même périmètre et avec un volume financier variant avec l'activité, explique Didier Rio, directeur gérant d'EARTA. Après avoir obtenu du Tribunal de Commerce de reprendre l'activité de Presstalis, il n'a plus été question de nous confier ce travail." Le tri des invendus de presse représente 2 des 6 millions de chiffre d'affaires d'une entreprise qui compte 250 salariés dont 220 reconnus handicapés répartis dans cinq établissements qui ont chacun leur spécificité. Deux font de la sous-traitance industrielle, du façonnage simple, le nettoyage de câbles téléphoniques, avec des travailleurs handicapés employés depuis longtemps et en fin de carrière professionnelle, une activité proche de l'Esat. A Guérande (Loire-Atlantique), elle fabrique des sachets et cabas papier pour la grande distribution. A Couëron (Loire-Atlantique), elle fait de l'impression offset en continu qui lui apporte une marge financière venant compenser le déficit d'autres travaux. Et au Mans (Sarthe), une cinquantaine de travailleurs traitent les invendus de presse, un tiers d'entre eux s'est mis en grève le 29 septembre, inquiets pour leur avenir et dénonçant un dialogue social défaillant.

 

Image : manifestation des salariés d'EARTA place de la République à Paris.

 

Déficit que concède Didier Rio, qui concentre son énergie à sauver son entreprise : "J'ai postulé pour avoir les mandats [de France Messagerie] en mettant l'entreprise au Tribunal de Commerce pour une mise sous conciliation afin de maintenir et développer notre activité, en développant un business plan. On a évoqué une rémunération 40% inférieure, les mandataires de la SAD [filiale de Presstalis également déficitaire et liquidée le 15 mai] m'ont demandé de signer un document. Juste après, la CGT du livre affiche le 25 juin dans les locaux du Monde un communiqué qui affirme que EARTA est le mieux disant pour reprendre le traitement des invendus, et à partir de ce moment là on est exclus de tout. Louis Dreyfus m'appelle pour me dire que la CGT ne reviendra pas dans le jeu avec EARTA." Depuis ce jeu de poker menteur, la situation est bloquée et c'est là que la ministre déléguée à l'industrie, Agnès Pannier-Runacher, s'en mêle à l'Assemblée Nationale le 15 septembre : "Il convient aussi de considérer la situation de l'entreprise. Son passif fiscal et social est, vous le savez, particulièrement élevé, y compris à l'aune des efforts que nous avons consentis pour l'accompagner." Une réponse inattendue à la question orale de la députée socialiste sarthoise Sylvie Tolmont. "Cette réponse est un véritable coup de poignard dans le dos ! déplore Didier Rio. La discussion sur l'emploi des travailleurs handicapés n'est pas là. La question fondamentale, c'est le non-respect de la parole donnée. L'engagement verbal devant des hauts-fonctionnaires n'a pas été respecté. Maintenant, l'Etat veut travailler sur un plan social." En clair, licencier des travailleurs handicapés alors que le Gouvernement prétend soutenir leur emploi.

Y aura-t-il des suppressions d'emploi chez EARTA ? "On doit se mettre en redressement judiciaire le 30 septembre, avec 50 salariés qui n'ont plus de travail, tous reconnus handicapés, ajoute Didier Rio. L'ensemble de l'Entreprise Adaptée est menacée parce qu'il va falloir payer les charges, les licenciements, les loyers. L'Etat n'a pas réagi quand France Messagerie a trahi, et maintenant il nous accompagne pour sauver ce qui peut l'être." Si Didier Rio reconnaît des erreurs commises en 2014, il affirme que la dette à l'URSSAF est remboursée et que les pénalités demandées par le fisc et les sommes demandées par l'organisme de retraite prévoyance Malakoff Médéric sont contestées. Mais on reste très très loin des 500 millions d'euros de fonds propres "mangés" par Presstalis en neuf années d'existence, et du renflouement à 200 millions garantis par l'Etat pour poursuivre la distribution des journaux. Et là, sans coup de poignard dans le dos...


Laurent Lejard, octobre 2020.

 



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