« J’ai 31 ans, je suis Française, j’ai perdu la vue il y cinq ans. Avant, j’étais boulangère. » Ainsi se présente la jeune serveuse à temps partiel dans un restaurant thématique de Bordeaux (Gironde) où elle se rend avec le service de transport spécialisé Mobibus, depuis Gradignan située à une dizaine de kilomètres au sud. « Je suis à mon travail en trente minutes dans un minibus, donc je suis en sécurité. » Son salaire est complété par l’Allocation Adulte Handicapé, et elle souhaite évoluer vers un projet professionnel en septembre au lycée hôtelier de Talence, en cuisine de collectivité, un domaine éloigné de la boulangerie qu’elle aurait aimé poursuivre. « C’est beaucoup plus facilement adaptable pour un non-voyant qu’une cuisine de restaurant. La boulangerie c’est quand même dangereux avec les machines, et c’est très compliqué de travailler sans. Pour avoir sa propre boulangerie, il faut vraiment être connu, et donc c’est pour ça que je voulais tester pour faire un CAP cuisine et travailler dans quelque chose qui me plaît, en ayant la politique en tête. Je m’investis de plus en plus. »
« C’est bien fait pour toi que tu sois aveugle. » Ce propos claqué au visage de Lauriane Le Bras alors qu’elle distribuait des tracts sur le marché de Gradignan lors de la campagne pour l’élection municipale de mars dernier marque encore la jeune trentenaire devenue aveugle en 2021, après des années de malvoyance. Bien qu’étant candidate 3e de liste, elle n’a pas été élue, le Rassemblement National n’obtenant que 8,44% des suffrages exprimés. « La politique, je m’y suis toujours intéressée mais sans forcément faire le premier pas. Et puis il y a eu un meeting du Rassemblement National pas très loin de ma famille paternelle, j’y suis allé pour savoir comment ça se passe, j’ai écouté, rencontré du monde et Edwige Diaz qui est la députée RN sur la Gironde. On a créé un lien et c’est comme ça que que je suis rentrée l’année dernière dans la fédération, que je suis adhérente. J’ai toujours été pour le Rassemblement National depuis la première fois que j’ai voté, j’ai toujours eu ces valeurs-là. »
Sa motivation principale, c’est l’insécurité : « Déjà en tant que femme, et maintenant encore plus en tant que non-voyante. Les problèmes d’insécurité sont très nombreux, et clairement depuis que je suis rentrée dans le parti je n’ai jamais eu une critique, j’ai de l’entraide, des gens s’intéressent au handicap. Quand on entend parler d’autres groupes politiques, on dit que le Rassemblement National n’est pas ouvert d’esprit, alors que mon expérience de vie est complètement le contraire. » Mais pourquoi privilégier la sécurité ? « Depuis que j’ai perdu la vue, c’est la sixième agression que je vis. Pour les malfaiteurs, je pense que je suis une personne faible et facile à agresser. Plusieurs fois on m’a jeté ma canne blanche dans le tram, on m’a demandé mon sac, on m’a volé mon téléphone. Pendant la campagne électorale, je me suis fait insulter. Alors il y a les insultes qu’on a malheureusement l’habitude d’entendre à propos de ce parti-là, et puis il y a les insultes qui visent carrément la personne, sur mon handicap, et ça, j’avoue que j’ai encore du mal par rapport à mon parti politique. » Si elle a porté plainte, elle doute d’une éventuelle poursuite, d’autant que sa cécité ne lui permettra pas d’identifier le passant qui l’a aussi lâchement insultée.
Elle prospecte, va sur les marchés, discute avec les gens : « Je suis quelqu’un qui aime beaucoup échanger, j’aime le débat. J’accepte toutes les opinions et je suis capable de parler de tout, je trouve ça hyper intéressant, on a le droit d’avoir des avis différents. » Pour aborder les citoyens, elle a élaboré une approche basée sur la politesse et l’attention : « J’entends quelqu’un passer, je dis Bonjour, je souhaite un bon marché. Si la personne vient vers moi et que je la sens intéressée, qu’elle commence à me parler, je donne le tract et je peux répondre à ses questions. » Et c’est en faisant du porte-à-porte qu’elle a contribué à élaborer la liste pour les municipales. « On était par groupe de deux, dans les cités, dans les zones pavillonnaires, on a essayé de faire l’intégralité des secteurs de Gradignan. Et on a réussi à trouver des candidats en faisant du porte-à-porte. » D’ailleurs elle estime que sa troisième position sur la liste est un remerciement pour ses efforts : « Ça m’a fait plaisir que le parti me fasse confiance et me mette à la troisième place. Ça voulait dire que la tête de liste n’avait pas honte comme j’aurais pu peut-être le penser dans un autre parti. »
Mais comment peut-on s’engager dans un parti politique qui prône l’exclusion d’une catégorie de la population alors qu’on est soi-même victime de discrimination et d’exclusion, pas du fait de l’origine ou de la nationalité, mais du handicap ? « C’est facile de dire que le Rassemblement National est raciste, ce n’est pas du tout le cas. Oui il y a des règles sur l’immigration qu’on voudrait mettre en place, mais en aucun cas faire expulser les Français africains et nord-africains. » Après son expérience aux élections municipales de Gradignan, Lauriane Le Bras n’a pas de projet de carrière politique : « J’aime beaucoup militer, être un soutien et être présente. C’est quelque chose qui m’a beaucoup plu. Mais pour l’instant, je n’ai pas d’envie d’évolution particulière. »
Laurent Lejard, juin 2026.


