Chronique citoyenne
  Damien Abad, 10 ans après.
  Député Les Républicains depuis sept ans, vice-président de ce parti pendant deux ans, il vient d'accéder à la présidence de son groupe à l'Assemblée Nationale, un parcours unique pour un professionnel de la politique qui vit avec un handicap moteur.


 

             Aucun militant handicapé d'un parti politique n'a obtenu des électeurs autant de mandats que Damien Abad, qui avait exprimé ici en avril 2009 ce qui le faisait agir malgré les séquelles handicapantes d'une arthrogrypose. Quelques semaines plus tard, il était élu au Parlement Européen, puis en mars 2010 au Conseil Régional de Rhône-Alpes où il a siégé jusqu'en avril 2015, alors élu conseiller puis président du Conseil Départemental de l'Ain. Il a abandonné cette présidence en juin 2017 du fait de sa réélection à l'Assemblée Nationale, ne pouvant cumuler les deux mandats. Il a également gravi les différents échelons de son parti politique, Les Républicains, accédant à la vice-présidence en décembre 2017 jusqu'à son élection à la présidence du groupe parlementaire de ce parti à l'Assemblée Nationale. Du jamais vu en France pour un homme politique handicapé moteur !

Question : Depuis 10 ans, vous avez fait du chemin et accédé à des responsabilités politiques qu'aucun militant handicapé n'avait jamais occupées en France, tel que président d'un groupe parlementaire...

Damien Abad : Oui, j'ai été le premier député handicapé de la Ve République [en même temps que le socialiste Malek Boutih qui n'a pas été réélu en juin 2017 NDLR]. Je suis devenu, le 6 novembre dernier, président du principal groupe d'opposition à l'Assemblée Nationale. En effet, il y a beaucoup de premières fois, il est important de pouvoir ouvrir la porte et faire en sorte que ce qui était une première devienne plus communément partagé à l'avenir. La fonction de président de groupe parlementaire est importante, stratégique, il s'agit de manager 104 députés, répartir les temps de parole, désigner les orateurs, fixer la ligne politique du groupe, un gros travail de coordination.

Question :
Parmi les tâches et activités à accomplir pendant vos mandats, quelles sont celles qui ont été impossibles à remplir par vous-même du fait de votre handicap ?

Damien Abad : Il n'y en a pas. Je n'ai pas eu de barrières, de blocages dans mes fonctions de par mon handicap. Cela nécessite simplement une organisation avec un assistant qui est dédié justement à mon handicap et m'accompagne pour m'aider dans les tâches et les actes du quotidien. L'Assemblée Nationale a mis en oeuvre diverses dispositions pour organiser mes déplacements, m'aider dans les tâches quotidiennes et autres. Ces exigences et une importante charge de travail demandent une bonne résistance physique mais l'organisation a permis de pallier les difficultés.

Question :
Par rapport à un autre député, le fait que vous affectiez un collaborateur à vous aider constitue-t-il un désavantage ou la questure de l'Assemblée Nationale a-t-elle vraiment compensé ?

Damien Abad :
Elle a vraiment compensé. Les crédits correspondant sont pris en dehors de ceux de mes collaborateurs, payés directement par les questeurs de l'Assemblée Nationale, il n'y a aucun désavantage.

 



 

Question : Quand, en juin 2012, vous vous êtes installé à votre banc, au Parlement, vous ne pouviez pas vous asseoir. Cela s'est-il résolu depuis ?

Damien Abad :
Oui, en 2012 je ne pouvais pas m'asseoir dans l'hémicycle parce qu'il fallait plier les jambes; on a dû modifier le mobilier pour l'ouvrir et m'installer. Ça allait bien mais le problème revient : en tant que président de groupe, je dois être au milieu des parlementaires du groupe, alors qu'actuellement je suis placé tout en bas des gradins. Cela nécessite à nouveau une adaptation du siège de l'hémicycle sur lequel je devrai être assis, et de nouveaux travaux dans les prochaines semaines.

Question : Hors de l'Assemblée, vous êtes-vous senti "en situation de handicap" lors d'une visite impossible, d'un événement ?

Damien Abad : J'ai toujours essayé de le dépasser, trouver des solutions alternatives, mettre en place une organisation. Dans les activités politiques, deux choses sont difficiles. D'abord, la position statique debout lors de cérémonies, parfois assez longue quand il y a des discours : paradoxalement, je préfère marcher que rester debout. Ensuite, pour des déplacements ou des visites il faut parfois les organiser au cas où il y ait des difficultés d'accès.

Question : Vous n'avez pas opté pour un siège haut ou avec appui lombaire ?

Damien Abad : Non. De temps en temps, on m'en met un à disposition. J'en avais un quand j'étais président du Conseil Départemental de l'Ain. Je reste encore debout.

Question :
Vous évoluez dans un milieu, la politique, décrit comme assez féroce, et dans un parti qui sort d'une importante crise. Cela a-t-il été plus dur pour vous, est-ce qu'on vous a dit ou laissé entendre "Damien Abad, c'est un handicapé qui n'a rien à faire là" ?

Damien Abad : La politique, oui, est un monde féroce, rude, dans lequel il faut avoir un caractère bien forgé. Il n'y a jamais eu d'attaques personnelles sur mon handicap ou autre chose mais on ne m'a jamais fait de cadeau non plus, et c'est tant mieux. La politique est un monde un peu à part, dans lequel on oublie parfois la valeur des choses. Je pense que le handicap peut être aussi un atout parce qu'il permet de prendre du recul, de distinguer ce qui est important de ce qui est accessoire, et de relativiser toutes les péripéties politiques. Il peut arriver indirectement - vous savez, en politique toutes les ficelles sont bonnes - des messages dévalorisants. Mais globalement, je ne l'ai pas subi. Il y a un respect pour le courage, l'engagement, par rapport à ce que je vis.

Question : Quand vous faites la part des péripéties et de la hiérarchisation des valeurs, qu'est-ce qui est essentiel, prioritaire ?

Damien Abad :
Ce qui est prioritaire, c'est la santé, l'entourage familial et amical, la capacité à pouvoir réussir sa vie et faire face aux épreuves. Une élection, c'est très bien, très important, la gagner c'est toujours mieux que la perdre, mais on sait aussi que dans la vie il y a des enjeux beaucoup plus forts, ça donne ce recul et cette capacité à avoir une force de caractère.

Question : Comment inciteriez-vous des citoyens handicapés à s'investir dans l'action publique et la vie politique ?

Damien Abad : Ne vous mettez pas d'auto-barrières, ne vous limitez pas vous-même, et comprenez que ce n'est pas parce qu'on est différent des autres qu'on n'a pas le droit de représenter les autres. Je crois à l'éloge de la différence, les différences sont une richesse. Le handicap en est une, et il ne faut pas limiter ses rêves, ou finalement les abandonner parce qu'on est une personne handicapée. Il est très important qu'on ait des personnes handicapées élues, qui représentent la diversité de la société française. Il y a encore beaucoup d'efforts à faire dans la presse, les médias, la politique, les entreprises, des batailles à mener pour remettre la personne handicapée au coeur de la société française.

Question : Justement, le mot d'ordre actuel, c'est la "société inclusive que nous voulons tous"...

Damien Abad : Il faut qu'on passe des paroles aux actes. Cette ambition est très bien, mais ce que je constate aujourd'hui, c'est que malheureusement elle ne se réalise pas dans les faits. On a du retard sur le taux d'emploi, la visibilité dans la société, l'accessibilité aux lieux publics, etc. On voit bien que la société inclusive ne doit pas être un voeu pieu mais un objectif partagé par tout le monde. Ce n'est pas le combat des personnes handicapées contre tous mais le combat de tous pour les personnes handicapées.


Propos recueillis par Laurent Lejard, décembre 2019.

 



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