Escautpont n’est pas qu’un bourg de 4.500 habitants du Nord qui fut longtemps, comme son nom l’indique, le seul pont du Valenciennois sur l’Escaut : son maire est sous le coup d’une plainte pour injures et discrimination liées au handicap visuel du principal conseiller municipal d’opposition. Une affaire sensible où se mêlent obstruction politicienne et accusations de malversations formulées par un autre opposant empêché de se présenter aux élections municipales de mars 2026. Alors qui instrumentalise qui et quoi ?
Savoir retourner sa veste
Ville de gauche depuis des décennies, Escautpont a été dirigée quelques années par Joëlle Legrand, maire apparentée communiste, bien qu’affirmant ne pas faire de politique au sens politicien du terme. Trop prise par la tâche et voulant préparer sa succession, elle a passé le flambeau à son premier adjoint, Raphaël Kruszynski, le 22 mars 2024 en présence du chef du Parti Communiste Français, Fabien Roussel.
Une ascension rapide pour un autochtone de 35 ans qui n’était que 18e de liste lors de l’élection municipale de mars 2020 remportée aisément faute d’opposition. Mais la ville s’est curieusement retrouvée à droite dès juin 2024, Monsieur Kruszynski ayant rejoint les rangs de l’Union des Démocrates et Indépendants dont le Valenciennois est l’un des fiefs. « J’ai découvert sa vraie nature par la suite, concède Joëlle Legrand. C’est quelqu’un qui est prêt à tout pour arriver en politique, comme il est ambitieux ça peut se comprendre. » Bien évidemment, cela n’a pas plu et, pour l’élection municipale de 2026, quelques citoyens de droite se sont rassemblés autour de Franck Deloge, ex-Rassemblement National, ex-Reconquête et faisant actuellement escale chez Horizons, le parti politique de l’inventeur du 80 km/h sur les routes et de la révolte des Gilets Jaunes quand il était Premier ministre : Édouard Philippe.
Sauf que le maire d’Escautpont a radié cet opposant des listes électorales au motif d’un déménagement ; coup de Jarnac parfaitement réussi puisque le Tribunal Judiciaire a validé la radiation de Monsieur Deloge qui avait quitté en 2024 le conseil municipal de Valenciennes tout en se retrouvant pris dans un scandale politico-judiciaire local ayant entrainé la démission d’office du maire Laurent Degallaix qui fait encore de la résistance juridique. C’est là qu’entre en scène Jérôme Lisicki, ancien Directeur des Services Techniques d’Escautpont jusqu’à ce que sa malvoyance le contraigne en 2020 à un long congé maladie suivi en 2023 d’un départ anticipé à la retraite : soutenu par l’avant-dernière maire Joëlle Legrand, il dépose une liste in extremis et se retrouve, en mars dernier, élu au conseil municipal, chef d’une opposition de 4 élus.
Retourner le handicap contre celui qui le vit
Intégrer un élu malvoyant nécessite quelques aménagements, et Jérôme Lisicki demande, dès son élection, à recevoir les documents et projets de délibération municipaux sur papier, non au format numérique difficile à consulter du fait d’une photophobie entraînant une fatigue rapide de la lecture sur écran accompagnée de longues migraines. Ce qu’a d’abord refusé le maire réélu en mettant en doute la réalité du handicap de son opposant, propos dont il s’explique dans une brève interview par échange de courriers électroniques, Raphaël Kruszynski tenant à ce que ses propos soient fidèlement reproduits :
Question : Conseiller municipal d'opposition, Jérôme Lisicki, vous reproche d'utiliser contre lui sa déficience visuelle pour l'empêcher d'exercer pleinement son mandat, et a porté plainte pour "faits d’injure publique à raison du handicap" et "discrimination commise par une personne dépositaire de l’autorité publique". Comment expliquez-vous ce conflit ?
Raphaël Kruszynski : Ce conflit n’est pas né du handicap de M. Lisicki. C’est avant tout un conflit politique avec un conseiller municipal d’opposition qui, depuis plusieurs mois, multiplie les contestations, saisines et recours à l’encontre de la municipalité et de moi-même. Aujourd’hui, il affirme que j’utiliserais sa déficience visuelle pour l’empêcher d’exercer pleinement son mandat. Je le dis très clairement : c’est faux. Son handicap n’a jamais conduit à restreindre ses droits d’élu et je n’ai jamais pris de décision à son encontre en raison de celui-ci. Je regrette donc qu’un conflit politique et administratif soit aujourd’hui déplacé sur ce terrain. Les discriminations liées au handicap sont une réalité suffisamment grave pour que ce terme ne soit pas employé à la légère. Cela dessert, à mes yeux, le combat de celles et ceux qui en sont réellement victimes. Je ne lui prête pas d’intention : chacun pourra apprécier les faits et leur chronologie.
Question : Pourtant vous avez déclaré au quotidien La Voix du Nord « Il utilise son handicap quand ça l’arrange » et « La commune ne va pas supporter les handicaps de tout le monde. » Cela donne l’impression que vous tentez de décrédibiliser un opposant et que les habitants handicapés n’ont rien à attendre de vous...
Raphaël Kruszynski : Je tiens d’abord à rétablir mes propos exacts. J’ai expliqué que, selon moi, M. Lisicki invoquait son handicap lorsqu’il n’obtenait pas satisfaction dans certains de nos désaccords. J’évoquais notamment ses positions variables concernant l’utilisation des supports informatiques. C’est ce que le journaliste a résumé par « quand ça l’arrange. » Je ne conteste absolument pas son handicap. Je conteste certains de ses arguments et certaines de ses demandes. Ce n’est pas la même chose. En revanche, je n’ai jamais déclaré que « la commune ne va pas supporter les handicaps de tout le monde. » Cette phrase n’est pas la mienne. Enfin, je trouve profondément injuste de laisser entendre qu’un désaccord avec un élu signifierait que les habitants handicapés n’ont rien à attendre de leur maire. Leur situation mérite toute notre attention, indépendamment de ce conflit politique.
Bien qu’il s’en défende, le maire Kruszynski multiplie bien les obstacles pour gêner son opposant en voulant, par exemple, lui faire payer l’impression des documents municipaux dont il devra ensuite demander le remboursement puisque la loi le lui permet. Ce qui contraint ce conseiller municipal à se justifier : « J’ai des difficultés à lire sur écran du fait de la photophobie, et j’ai demandé des documents écrits du fait d’une dystrophie rétinienne, avec 5% de champ visuel. Je lis avec le doigt, je ne vois pas une ligne entière. J’utilise deux paires de lunettes selon la lumière ambiante, l’une à verres noirs l’autre à verres jaunes. » Ce dernier type est bien connu des personnes malvoyantes. « Plus vous êtes près, moins je vois, ajoute Jérôme Lisicki. Là où une personne lit en 5 minutes, il me faut une demi-heure avec temps de repos. C’est difficile à comprendre par les gens. » Et par le maire, donc.
« Pendant la campagne, poursuit Jérôme Lisicki, je disais il vaut mieux un maire aveugle qui vous écoute qu’un maire voyant qui ne vous écoute pas. On n’a pas voulu m’entendre. Je n’ai pas eu un mot plus haut que l’autre. En Conseil municipal, j’ai lu une question sur mon téléphone, le maire m’a répondu les écrans ça marche. Son propos Il profite de son handicap, vous pouvez le penser, mais par respect et politesse, pas le dire en public, surtout quand vous êtes maire. »
Conflits d’intérêts à répétition
A cette situation s’ajoute l’une de ces affaires politico-financières qui font le charme de notre vie politique. « Avant l’élection municipale de mars 2026 il n’y avait pas d’opposition à Escautpont, précise Franck Deloge, l’opposant interdit de candidature. Mais j’ai relevé un partenariat conclu en avril 2025 entre le maire Raphaël Kruszynski et la mutuelle Just alors que la Directrice Générale des Services d’Escautpont est l’épouse du président de cette mutuelle. » Une DGS est la cheffe de l’administration municipale.
Ce partenariat vise à proposer aux habitants une mutuelle complémentaire, avec mise à disposition d’un local et relais municipal de communication. « J’ai consulté la liste des administrateurs, Corinne Mixe y était sous son nom de jeune fille [Aubursin], complète Franck Deloge. J’ai déposé plainte sur ce conflit d’intérêt. » Deux mois plus tard le sous-préfet de Valenciennes demandait des explications au maire et le mettait en garde : « Je me permets d’attirer votre attention sur la situation de Mme Mixe, DGS, qui pourrait être en situation de prise illégale d’intérêt. Cette qualification peut toutefois être écartée si une procédure de déport a été mise en œuvre. » Ce qui ne serait pas le cas selon Franck Deloge, qui n’a trouvé aucun document municipal en ce sens. La mutuelle Just cible les communes et a son siège à Valenciennes, son président pendant 20 ans, Philippe Mixe âgé de 72 ans, ayant été révoqué par son Conseil d’Administration le 5 mai dernier : sa gestion a valu à la mutuelle un redressement signifié le 22 juin 2023 par l’autorité de contrôle prudentiel (ACPR) et confirmé par le Conseil d’État le 13 novembre 2025. Il faut dire qu’une mutuelle est censé prendre en charge des frais de santé, en traitant rapidement les demandes de remboursement par télétransmission, ce que Just ne faisait pas selon la mise en demeure de l’ACPR. Combien d’habitants d’Escautpont ont-ils ainsi été grugés ?
Ce n’était d’ailleurs pas la première fois : Corinne Mixe était la DGS de Marchiennes (2017-2023) quand la commune a conclu un partenariat avec la mutuelle Just. Dans cette période, le maire de cette commune distante d’une vingtaine de kilomètres d’Escautpont a été définitivement condamné en septembre 2023 pour favoritisme à 6 mois de prison avec sursis et 2 ans d’inéligibilité. S’il a été démontré en justice de multiples irrégularités dans ses tâches municipales, que les mauvaises langues attribuent à sa DGS de l’époque, cela n’a pas empêché ses administrés de le réélire en mars dernier puisqu’il avait purgé sa peine d’inéligibilité.
Et voilà comment deux plaintes, dont une pour discrimination du fait du handicap, mettent en lumière sous des aspects délétères un territoire dont on ne parle jamais. A suivre ?
Laurent Lejard, octobre 2026.



