À l’attention des autorités académiques, des parlementaires et des défenseurs de l’école inclusive.
En tant qu’oncle d’un lycéen porteur d’autisme (Troubles du Spectre de l’Autisme) actuellement en classe de Terminale, je prends aujourd’hui la parole pour dénoncer un « angle mort » de notre système éducatif : l’évaluation des épreuves orales du Baccalauréat. Derrière les discours officiels sur l’inclusion, la réalité du terrain révèle une injustice flagrante. Mon neveu, comme des milliers d’autres jeunes, s’apprête à passer le Grand Oral. Le problème ? Plus de 60% de la note repose sur la communication et l’interaction : regard, posture, prosodie, fluidité du discours. Soit, par définition, les domaines où le handicap autistique crée un désavantage intrinsèque.
Un paradoxe institutionnel absurde
Aujourd’hui, le jury sait qu’un candidat est en situation de handicap, mais la réglementation lui interdit d’en connaître les spécificités. On demande à des examinateurs d’évaluer la « qualité de l’interaction » d’un élève TSA et sa « communication » sans leur permettre de comprendre que son absence de contact visuel ou sa prosodie atypique ne sont pas un manque de compétence, mais la manifestation même de son handicap. Comment peut-on parler d’égalité quand on évalue un candidat sur des critères qu’il ne peut neurologiquement pas remplir ?
Le mur du silence administratif
Depuis des mois, ma famille multiplie les démarches. La Direction Générale de l’Enseignement Scolaire ? Silence. La Délégation interministérielle aux Troubles Neuro-Développementaux ? Aucun retour. Le Défenseur des Droits ? Il abonde dans le sens de la réglementation. Grâce à l’initiative d’une sénatrice à l’écoute, un amendement a été adopté par le Sénat dans le cadre du projet de loi pour renforcer le parcours inclusif [texte examiné en nouvelle lecture à l’Assemblée Nationale le 11 mai prochain NDLR]. Ce texte reconnaît explicitement la nécessité d’adapter les critères d’évaluation pour les élèves TSA afin de garantir une équité réelle. Cependant, Madame la Ministre déléguée au Handicap a émis une fin de non-recevoir au motif que modifier les critères briserait la valeur du diplôme et l’égalité entre candidats.
Mais traiter de la même manière des élèves aux capacités de communication différentes, c’est précisément créer une rupture d’égalité. Le Tribunal Administratif puis le Conseil d’État eux-mêmes ont rejeté nos recours, estimant qu’il n’y avait pas d’atteinte illégale aux libertés fondamentales. Pourtant, l’iniquité de notation qui en résulte pénalise objectivement ces candidats.
Une inégalité territoriale criante
Ce que je regrette également, c’est l’arbitraire géographique. Dans notre académie, on nous oppose une « neutralité » stricte et des libellés standardisés (tiers temps, se placer devant le candidat en articulant, port par le surveillant d’un système Haute Fréquence, consignes orales données par écrit). Bien que louables pour certains handicaps, ces aménagements s’avèrent inadaptés aux spécificités du TSA : aucun libellé ne concerne les difficultés d’interaction ou de communication. A l’inverse, dans d’autres académies, des médecins scolaires fournissent une note explicative au jury.
L’académie de Montpellier, quant à elle, a publié une charte académique pour tous les examinateurs. Elle y explique aux jurys qu’ils doivent adapter leurs attentes : privilégier le lexique plutôt que la posture, ne pas pénaliser les temps de latence, voire neutraliser certaines colonnes de notation si le handicap l’exige. Pourquoi ce qui est possible et juste à Montpellier ne l’est-il pas ailleurs ?
Mon appel à la cohérence
Les textes officiels (Bulletin Officiel du 26 août 2021, note Eduscol 2024, Foire Aux Questions 2025) rappellent pourtant que la grille d’évaluation n’est qu’indicative et qu’elle doit être adaptée aux besoins particuliers. Un député rapporteur de la Mission d’information sur l’autisme accompagne actuellement notre démarche et a interpellé le Ministre de l’Éducation Nationale à deux reprises sur cette question. Si celui-ci réfute lui-même la possibilité d’utiliser une grille d’évaluation alternative, il l’a réaffirmé à l’Assemblée Nationale : il est possible de signaler au jury des besoins spécifiques, comme « ne pas fixer le candidat dans les yeux ». Alors pourquoi, sur le terrain, les rectorats s’abritent-ils derrière une lecture rigide des textes pour refuser toute transmission d’information pédagogique ?
La « bienveillance » ne peut pas être une consigne floue laissée à l’appréciation d’un jury non informé. Elle doit être encadrée par une procédure claire. Informer explicitement le jury des répercussions du trouble sur l’oralité. Adapter réellement la grille de notation, comme le prévoit déjà la loi pour d’autres handicaps.
Mon neveu devrait simplement être jugé sur ses compétences, ses connaissances et son travail. Monsieur le Ministre, Mesdames et Messieurs les Recteurs, il est temps de transformer l’école inclusive d’un slogan en une réalité administrative équitable.
Noureddine Seddik, avril 2026.
