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  Laetitia et son pays des Sourds.
  En souvenir d'un ami Sourd qui a mis fin à ses jours en 2004, la documentariste Laetitia Carton lui raconte l'actuel pays des sourds au travers de témoignages qui illustrent la diversité de leurs parcours de vie. Interview.

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            Dans son dernier film "J'avancerai vers toi avec les yeux d'un sourd", Laetitia Carton raconte son monde des Sourds, en partant de ceux qu'elle a connu au contact de Vincent Carrias. Elle a suivi la marche des sourds Paris-Milan organisée en 2013, année du tricentenaire de la naissance de l'Abbé de l'Epée, par l'Organisation de Sauvegarde des Sourds. Elle montre des aspects de la vie de jeunes et adultes sourds, militants ou pas, et la diversité de leur réalité.

Question : Qu'est-ce qui a changé en dix ans dans la vie des Sourds, entre la période où votre ami Vincent vous faisait découvrir ce monde et aujourd'hui ?

Laetitia Carton : Qu'est-ce que Vincent pourrait faire aujourd'hui ? Les nouvelles technologies ont, pour les Sourds, beaucoup révolutionné leur vie quotidienne. Parce qu'avec Vincent, on s'écrivait par Minitel. Si on voulait se donner rendez-vous, il fallait soit que je lui écrive une lettre, soit que je l'appelle sur Minitel mais il fallait d'abord se donner rendez-vous sur Minitel, c'était très compliqué. Là, les SMS, Internet, la visioconférence pour les Sourds a absolument tout changé. Entre eux, ils peuvent s'appeler, communiquer facilement. Vincent avait connu le début des SMS. Pour ce qui concerne l'éducation des enfants, malheureusement pas grand chose a changé. Quelques classes bilingues LSF-français à Lyon, à Massy ces dix dernières années, mais la situation est quand même un peu catastrophique, Vincent ne verrait pas grande différence. Politiquement, je crois qu'il serait très triste de voir que cela n'a pas avancé beaucoup non plus, de même pour tout ce qui concerne l'accessibilité. A part la télévision, il découvrirait que beaucoup plus d'émissions sont sous-titrées, c'est vrai, il y a eu de gros progrès. Mais pour la présence de la langue des signes à la télé, ça n'a quasiment pas changé.

Question : En quoi les Sourds signeurs ont-ils davantage leur place dans la société française en 2015-2016 qu'ils l'avaient en 2004-2005 ?

Laetitia Carton : Il y a cette fameuse loi de 2005 qui est bien jolie parce qu'elle laisse le choix aux parents de proposer une éducation bilingue à leurs enfants, mais concrètement, il n'y a pas les moyens. Peu de choses ont évolué.

 
 

Question: Vous avez ressenti un investissement, une présence des Sourds dans la société française?

Laetitia Carton:
Dans les années 1980, il y a eu le réveil sourd, avec de nombreux militants, avec Sourds en colère, Act-Up Sourds, beaucoup plus de manifestations et de formes de luttes visibles, je trouve, il y a encore 15 ou 20 ans qu'aujourd'hui. Les Sourds ont énormément de mal à s'organiser actuellement, mais comme les entendants, inventer de nouvelles formes, on ne sait pas comment faire aujourd'hui pour lutter, pour se faire entendre.

Question:
Pour vous, la situation actuelle résulte de l'absence des Sourds dans l'action politique, c'est-à-dire dans la vie de la cité?

Laetitia Carton:
Non, ça serait terrible. Pour moi, la situation est le résultat de choix politiques très clairs, ceux de 1880, le congrès de Milan où les gens qui prônaient l'oralisme ont préféré proscrire la langue des signes et promouvoir la méthode orale.

Question:
Mais c'est terminé depuis les années 1980...

Laetitia Carton:
C'est terminé, sauf qu'aujourd'hui concrètement, le discours et les informations que l'on apporte aux parents entendants qui ont un enfant sourd est celui plutôt de l'implant cochléaire et de l'oralisme. Il y a très peu de parents entendants auxquels on explique que leur enfant pourrait grandir dans la langue des signes et recevoir une éducation bilingue. Nous, on fait des choix de parents, eux ils se battent contre le système médical.

  Image : Laetitia Carton.
 

Question : Quand on regarde la place des Sourds en France, on a le sentiment qu'ils sont vus comme généreux et ouverts, mais étrangers dans leur propre pays parce qu'ils ne parlent pas la langue dominante. Est-ce qu'on peut faire un parallèle avec des étrangers qui ne parlent pas la langue du pays dans lequel ils résident, ou bien les difficultés d'intégration sont-elles d'un autre niveau ?

Laetitia Carton : Eux se sentent comme ça, mais ce n'est pas seulement lié à la langue. Oui, il y a le fait qu'ils se sentent vraiment comme on peut se sentir à l'étranger quand on ne parle pas la langue, mais il y a une autre dimension où ils se sentent déniés et oubliés. Plus encore que le fait de se dire " je suis au milieu d'une population qui ne parle pas ma langue". Si on regarde par exemple ce qui s'est passé au moment des attentats du 13 novembre 2015 : des amis Sourds se trouvaient boulevard Voltaire, ils n'étaient pas du tout au courant de ce qui se passait, la fusillade se déroulait à deux pas, ils ont été alertés très tard. Et si on regarde toutes les allocutions et les informations qui ont été diffusées à la télévision, il n'y a jamais eu de langue des signes. Ce sont les Sourds entre eux qui ont dû créer une page Facebook en langue des signes pour informer les Sourds signeurs de ce qui se passait. Les Sourds ont été révoltés de la manière dont ça s'est passé, aucune information ne leur avait été transmise !

Question : Dans votre film, vous évoquez l'appauvrissement de la langue des signes : les jeunes parleraient-ils une sorte de patois signé ?

Laetitia Carton : Le problème n'est pas du tout là. Les jeunes des classes bilingues ont une super belle langue des signes, très riche, ils inventent, créent des néo-signes. Là où il y a un souci, c'est dans la syntaxe et la grammaire et ce n'est pas du tout lié aux jeunes. Nous les entendants, on dit que le français se perd, que le langage soutenu n'existe plus. Chez les Sourds ce n'est pas du tout ça : ce qui se passe, c'est que de plus en plus de Sourds apprennent la langue des signes tardivement. On ne maîtrise et on n'incarne pas une langue quand on l'apprend à 20, 30 ou 50 ans comme quand on l'a reçue dès le berceau, qu'on a baigné dedans. C'est comme si pour la majorité des locuteurs ce n'était pas leur langue maternelle mais une langue secondaire.


Propos recueillis par Laurent Lejard, janvier 2016.

 


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