Karine Marin-Roguet

Élue en juin dernier au conseil municipal de Bouray-sur-Juine, un bourg de l’Essonne qui compte 2.200 habitants, Karine Marin-Roguet travaille à la ville de Paris après une première carrière d’attachée de presse (lire ce portrait). Malentendante, elle s’occupe de la reconversion professionnelle des agents municipaux, après avoir accédé à un poste de direction qu’elle n’a pu pleinement assumer, sa déficience auditive la mettant en difficulté alors que l’adaptation de son poste de travail tardait : « J’ai rencontré les limites de ma surdité en fonction de mon emploi, face à l’énergie déployée. Bouray me redonne une dimension humaine. On est une vingtaine d’élus, on se connaît, on échange des plants de tomates. » S’il a fallu du temps pour définir les matériels compensant sa déficience auditive, elle les utilise à plein et dans tous les aspects de sa vie. Elle dispose d’un écouteur sur boucle magnétique pour le téléphone, et de micros qu’elle dispose dans une salle de réunion, par exemple, reliés à un récepteur connecté via Bluetooth à ses prothèses auditives : le système amplifie avec une très bonne qualité et une égalisation sonore. Cet équipement lui permet de participer pleinement aux réunions municipales de Bouray : « Au conseil municipal, je suis dans une position d’écoute. Ce qui est compliqué, c’est quand plusieurs personnes parlent en même temps. On est une petite équipe, sans étiquette politique, dans le parc naturel du Gâtinais, avec des choix et des arbitrages. Si je demande de répéter, tout le monde le fait, il y a de la bienveillance. » Elle apprécie également que le maire qui mène les débats intervienne au besoin pour rappeler la discipline de prise de parole. Toutefois, que ce soit à Bouray ou à Paris, elle rencontre les difficultés de toutes les personnes malentendantes avec les interlocuteurs qui portent un masque, fût-il à fenêtre transparente. Ainsi que pour les discussions en aparté : « Entre deux portes, je ne sais pas gérer, parce que les micros ne fonctionnent pas et là, il faut que je lise sur les lèvres. C’est une difficulté dans les temps de convivialité. » Mais elle reste fidèle à son credo déjà affirmé il y a 17 ans, « c’est à nous de nous adapter ».

Virginie Cronier ©Ville de Caen - François Decaëns

Réélue en mars dès le 1er tour à Caen (Calvados) aux deux conseils municipal et communautaire, Virginie Cronier est sourde et s’exprime en Langue des Signes Française qu’elle enseigne d’ailleurs dans un collège et un lycée de la cité normande. Elle préside également l’association des sourds de Caen et du Calvados. « Je bénéficie principalement d’une aide humaine qui se traduit par la présence d’interprètes en français-langue des signes française (LSF). Un ou plusieurs interprètes sont présents à chaque fois lors des conseils municipaux, des différentes commissions et représentations extérieures. » Lors des conseils municipaux, trois interprètes se relaient avec une captation en vidéo pour le public présent dans la salle, précise Virginie Cronier. Toutefois, on ne voit pas d’interprétation LSF sur la captation vidéo du dernier conseil municipal qui s’est déroulé le 23 novembre. Et si le conseil communautaire était diffusé en direct sur Facebook live le 3 décembre à partir de 18 heures avec interprète LSF, le cameraman, sans doute insatisfait de son cadrage, l’a faite sortir de l’image vers la 20e minute… En dehors de leur activité lors des conseils, ces interprètes sont à la disposition du public pour l’accompagner pour des démarches administratives. « Je peux également envoyer des vidéos aux interprètes pour traduire à l’écrit des réponses à des sollicitations, des courriels, reprend Virginie Cronier. Ma langue première est la LSF, c’est la raison qui motive ce choix d’aide humaine. » La municipalité a d’ailleurs créé le 6 novembre 2017 un poste permanent d’interprète LSF à mi-temps, plus d’un an après que Virginie Cronier fut appelée à remplacer au conseil municipal un collègue décédé. Quand elle ne dispose pas d’interprète, elle emploie l’appli mobile Ava de transcription en temps réel qui lui permet de lire ce que ses interlocuteurs disent : « Avec certains collègues que j’ai l’habitude de côtoyer, la lecture labiale est aisée, mais pour d’autres que je vois moins souvent, c’est moins évident. Et la lecture labiale n’aide malheureusement pas à approfondir certains sujets de discussion. »

D’autres communes, et pas des moindres, ont élu des conseillers municipaux sourds. C’est notamment le cas à Joué-les-Tours (Indre-et-Loire) avec Pascal Carré, qui n’a malheureusement pas souhaité répondre à nos questions, de même que la municipalité. Comme Virginie Cronier, il a bénéficié d’une défection pour siéger à partir de novembre 2018 et a été réélu en mars dernier. La Nouvelle République expliquait dans un article daté du 22 décembre 2018 qu’il « suit les débats grâce à un système vidéo diffusant sur une tablette la traduction réalisée en direct, dans la salle, [par] l’entreprise qui assure la retranscription en langue des signes de toutes les cérémonies officielles de la Ville […] « J’appréhendais un peu la première fois, mais le système fonctionne très bien. C’est peut-être un peu plus fatigant de suivre la traduction sur un écran, mais je m’y suis fait, même si ça va vite. » Pascal Carré et les interprètes reçoivent les textes des délibérations et peuvent se préparer, et les conseils sont diffusés en ligne avec insert LSF depuis juillet 2019.

Autre conseiller municipal sourd qui tient à rester discret, Anthony Bérard siège depuis juin dernier au conseil d’arrondissement du 7e secteur de Marseille (13e et 14e arrondissements). La mairie d’arrondissement répond parfois au téléphone, son site web est obsolète (tant pis pour les administrés !), la maire ne répond jamais et son cabinet non plus ! C’est un autre conseiller d’arrondissement qui explique que les séances du conseil d’arrondissement se déroulent avec interprétation en langue des signes : « C’est un jeune que j’apprécie mais je ne sais pas ce qui est prévu pour lui. J’ai communiqué avec lui, au moyen d’un système de transcription sur téléphone. » Probablement Ava, mais on n’en saura pas plus. La ville vient de voter la pérennisation de l’interprétation des conseils municipaux en LSF, quelques années après que le précédent maire l’ait promise. La ville a également formé des agents à la LSF, mais on ne peut en savoir plus, la page renvoyant « Accès refusé – Vous n’êtes pas autorisé(e) à accéder à cette page. » Marseille tient à conserver la première place de grande ville la plus inaccessible de France…

PS : le service communication de la ville de Joué-lès-Tours affirme que Pascal Carré n’a pas refusé de répondre, « je suis dans l’attente de ses réponses », affirme le 7 décembre sa préposée dans un courriel. Ce conseiller municipal a toutefois été contacté via le service communication le 17 novembre, avec relance le 30, soit 17 jours avant la publication de cet article.

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