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En
Mauritanie, pays de l'ouest africain, les causes de la surdité
sont principalement la méningite, les traumatismes crâniens, les
otites aiguës et les bouchons de cérumen, les nuisances sonores
urbaines, industrielles et minières. Il y a aussi la surdité héréditaire
causée par les unions consanguines très répandues dans le pays.
Les progrès de la médecine et la systématisation des programmes
élargis de vaccination ont fait reculer l'incidence de la méningite
sur les causes de la surdité. Le traitement médical (ORL) de la
surdité réussit rarement à guérir le patient, dans la plupart
des cas ses effets sont seulement calmants ou stabilisants.
L'appareillage auditif est très récent, du fait de son coût qui
était très élevé. Il n'y avait pas de centres d'appareillage auditif
dans le pays, une infime minorité de Sourds issus de familles
aisées pouvaient en acheter, et cette acquisition se faisait depuis
l'étranger. La situation est maintenant inverse : depuis quelques
années, le Forum Mauritanien des Sourds entreprend des campagnes
gratuites d'appareillage, en partenariat avec des spécialistes
soudanais. Mais l'incidence du port de ces aides auditives est
faible car beaucoup de Sourds préfèrent garder leur état naturel.
Des cliniques privées proposent aux Sourds des prothèses pour
un coût d'environ 400.000 Ouguiyas (un peu plus de 1.000€), avec
cependant un problème récurrent d'entretien et de réparation,
en l'absence de techniciens spécialisés. Pour ce faire, les appareils
sont expédiés à l'étranger ou abandonnés lorsqu'ils sont endommagés.
Quant aux implants cochléaires, ils sont pour le moment inexistants.
Un cycle scolaire réduit.
Les enfants sourds n'ont commencé à accéder à l'enseignement
que dans les années 80, à la faveur d'une initiative de l'organisation
nationale des personnes handicapées de l'époque, l'Union Nationale
des Handicapées Physiques et Mentaux de Mauritanie (UNHPM) qui
avait ouvert une école expérimentale avec un enseignant spécialisé
étranger. Par la suite, l'Etat s'est approprié le projet en construisant
une école spéciale dans la capitale, Nouakchott. L'enseignement
est bilingue (arabe-français), les langues des signes utilisées
sont l'ASL (American Sign Language) et les signes arabes. Il n'y
a pas de système verbo-tonal car les écoles spécialisées ne sont
pas pourvues d'unités d'orthophonie. Un écueil : le cycle se réduit
à l'enseignement du primaire sans perspective d'aller au-delà.
La lecture sur les lèvres est réservée aux adultes sourds, tant
pour les dialectes locaux que pour les langues arabe et française.
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Le résultat tiré de l'enseignement spécialisé
est décevant. Les Sourds qui fréquentent les écoles spécialisées
ont un niveau faible en lecture, calcul et vocabulaire. Tandis
que le personnel enseignant spécialisé, très réduit, ne dispose
pas des capacités pédagogiques requises du fait de la faiblesse
de sa formation. Bakary Abdoulaye Tandia, enseignant fondateur
et directeur d'une école pour Sourds ouverte en octobre 2009 au
Guidimakha (région du sud) résume ainsi la situation de l'enseignement
spécialisé: "Mon école a deux classes, une première et une deuxième
année, et ne dispose que d'un seul enseignant. En Mauritanie,
les difficultés sont la formation des enseignants en langue des
signes et le manque d'espace pour accueillir les enfants sourds
en âge d'être scolarisés."
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Mohamed Dieng, artiste-peintre, est une exception
scolaire : "J'étais entré à l'école ordinaire, à Rosso, avec une
surdi-mutité, mais grâce à un bon maître d'école, patient
et attentif à mon égard, j'ai pu apprendre jusqu'à réussir l'examen
d'entrée en première année du collège que j'ai fréquenté jusqu'en
classe de 3e. Les difficultés de continuer m'avaient contraint
d'arrêter. Je m'étais ensuite rendu à Nouakchott. De là, j'ai
été accueilli à la Maison des artistes-peintres mauritaniens où
j'ai pu apprendre les arts plastiques. Aujourd'hui, je suis un
bon artiste. Je travaille pour mon propre compte et j'arrive,
tant bien que mal, à vendre certains de mes tableaux. Depuis deux
ans, je suis un formateur (rémunéré) de jeunes Sourds en arts
plastiques à la Maison des sourds."
Jusqu'en 2009, Il n'y avait qu'une seule école spécialisée pour
les Sourds mauritaniens, à Nouakchott, mais un timide mouvement
se dessine désormais. Dans deux régions du pays, des classes
expérimentales ont été ouvertes avec l'appui de l'ONG hollandaise
Silent
Work qui gère la Maison
des Sourds à Nouakchott. Par ailleurs, le Forum des Sourds
expérimente, cette année, un cycle secondaire, mais sans le personnel
éducatif spécialisé qualifié ni les outils pédagogiques et didactiques
nécessaires.
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Aujourd'hui, les jeunes sourds commencent à appréhender
l'importance de la pratique sportive comme moyen d'épanouissement
et de lutte contre le stress. Ils pratiquent le football, l'athlétisme,
les arts martiaux et le basketball. Récemment, deux jeunes sourds
ont été primés lors du Marathon International de Nouakchott, sur
une distance de 10km.
L'Etat ne reconnaît pas encore officiellement la langue des signes
mais l'ordonnance 043/2006
portant protection et promotion des personnes handicapées stipule
en son article 9 que "l'Etat adopte un langage de signes unique
pour les malentendants afin de leur faciliter la communication."
Ce même article énonce également que "les télévisions publiques
et privées utilisent les services des spécialistes dans le langage
des signes pour permettre aux malentendants de suivre les journaux
télévisés." Actuellement, et pour la première fois depuis l'indépendance
du pays en 1960, la télévision est en train d'adopter l'information
en langue des signes en arabe et en français, ce qui représente
une réelle avancée.
Barrières au passage des concours.
Les centres publics de formation professionnelle n'accueillent
pas les Sourds, en raison de l'absence d'examen spécifique pour
eux. Le résultat est, en dehors de quelques rares formations chez
les artisans, que les Sourds demeurent sans qualification professionnelle.
Mais la Maison des sourds s'est dotée d'un Centre de formation
intégrant la couture, les arts plastiques, la menuiserie, la boulangerie,
l'informatique et l'alphabétisation en langue des signes. L'Association
d'Education et d'Appui aux Enfants Sourds et Handicapés (AEAESH)
s'intéresse pour sa part à la formation des jeunes filles en couture
et tressage. Il reste, cependant, à résoudre l'équation du niveau
scolaire des Sourds. Heureusement, nombre d'entre eux ont une
forme particulière d'intuition qui leur a permis de devenir
de très bons artistes plasticiens, des menuisiers qualifiés et
des couturiers.
Le travail est le domaine dans lequel les Sourds souffrent le
plus d'exclusion, le chômage est massif parmi eux. La première
raison tient à l'absence de qualification professionnelle,
la seconde aux préjugés tenaces qui présentent les Sourds comme
des paranoïaques ou schizophrènes ne pouvant pas travailler en
collectivité avec les entendants ! Ainsi les Sourds ne peuvent-ils
effectuer, dans le pire des cas, que des travaux durs, comme maçons,
menuisiers, dockers ou vendeurs d'eau. Il est arrivé à l'Association
Mauritanienne pour la Promotion des Déficients Auditifs et de
la Voix (AMPDAV), s'occupant de l'insertion des Sourds dans la
vie active par le biais de financement de petites activités génératrices
de revenus, d'adresser aux entreprises publiques ou privées des
demandes d'emploi pour de jeunes Sourds. A son grand dépit, elle
voit ses courriers rendus sur le champ comme de vulgaires chiffons
de papier !
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Simballa Traoré ne parvient que très rarement
à décrocher du travail. Père d'une famille nombreuse, il est obligé
de se débrouiller pour la nourrir: "Je suis peintre en bâtiment.
Je n'ai jamais pu vivre de mon métier, car les employeurs refusent
systématiquement de me recruter à cause de ma surdi-mutité. J'ai
aujourd'hui 60 ans. Je suis devenu vieux, sans allocation de retraite
ni assistance publique. Je suis obligé de travailler comme cireur
et réparateur de chaussures usagées. Je gagne très peu mais cela
vaut mieux que rien. Je souffre vraiment, mais je n'ai pas le
choix. Les gens ne veulent pas me faire travailler parce qu'ils
me considèrent comme un incapable. Voilà !"
Une vie en société difficile.
La vie en société est un véritable calvaire pour les Sourds, c'est
dans ce domaine qu'ils rencontrent les pires difficultés. Au niveau
familial, d'abord: les Sourds y sont généralement en conflit avec
les membres de leurs familles. Les barrières de communication
en sont une des causes mais il y a aussi la tendance des parents
à vouloir infantiliser à vie leur progéniture. Surprotégés,
ou enfermés dans le cocon familial, les Sourds n'appréhendent
que difficilement les codes de la vie en société. Ce sont surtout
les femmes et filles sourdes qui souffrent le plus de ces comportements
dépersonnalisants. Les Sourds se sentent exclus et subissent une
discrimination négative, d'où leur tendance à vivre en autarcie,
entre eux.
Yacouba Cissokho, 26 ans, est tailleur dans un marché de la banlieue
El Mina. Son travail, c'est de raccommoder les habits déchirés
que lui apportent des clients pauvres. Il nous parle de sa situation,
lui qui a appris toutes les ficelles de la couture sans en tirer
la moindre reconnaissance :
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"Je suis un tailleur qui a été formé pendant
plusieurs années. J'avais commencé par travailler avec des entendants
mais c'était compliqué : ils ne me respectaient pas et prenaient
du plaisir à me ridiculiser tout le temps. Las, j'ai quitté. Mais
lorsque j'ai voulu ouvrir un atelier, je m'étais heurté à l'incompréhension
des clients qui se demandaient si un Sourd peut être tailleur.
Ils n'acceptaient pas de me confier la couture de leurs habits.
Ne pouvant pas me résoudre à vivre au crochet des autres, j'ai
loué une place devant cette boutique au marché. Je raccommode
les habits déchirés que m'apportent des gens fauchés, moyennant
quelques pièces. Je gagne certains jours 1.000 Ouguiyas (environ
2.50€), d'autres moins. Ma grande consolation, c'est que, grâce
à ce travail, j'ai pu me marier l'année dernière. Je vis avec
ma femme."
Lorsque les Sourds arrivent à l'âge de fonder un foyer, ils rencontrent
de nombreux problèmes, dont le premier est de trouver un partenaire.
Les barrières de communication, analphabétisme oblige, même en
langue des signes, font que le mariage entre deux personnes sourdes
est souvent source de conflits permanents, du fait des mésententes
récurrentes. Les personnes valides, elles, répugnent à épouser
des personnes sourdes, et en cas de mariage avec celles-ci, le
taux des divorces est extrêmement élevé.
Présentés comme schizophrènes ou paranoïaques, alors qu'ils ne
souffrent que de dépression ou de stress, comme tout être humain,
liés à leurs conditions de vie difficiles dans la société, les
Sourds mènent un combat contre ces épithètes irrespectueuses de
leur dignité. L'absence de suivi psychologique, rareté de psychologues
oblige, fait qu'ils n'ont pas la possibilité de bénéficier de
l'appui thérapeutique nécessaire à leur équilibre physique et
psychique.
En Mauritanie, la surdité est presque perçue comme une déviance
sociale. Et cela complique la vie des Sourds, freine leur intégration
dans la société. Or, il y a un fait ténu que les personnes valides
refusent d'admettre : les besoins fondamentaux de tous les humains,
entendants ou sourds, sont essentiellement les mêmes, le développement
d'une personnalité saine se fonde sur la satisfaction adéquate
de ses besoins.
Mamadou Alassane Thiam,
mai 2012.
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