Handicap visuel
  Feux en péril.
  Sous la pression d'élus écologistes, des municipalités suppriment des feux tricolores pour fluidifier la circulation automobile, oubliant généralement de prendre en compte les conséquences pour les piétons aveugles ou à mobilité réduite. Enquête.


 

            Bordeaux, Lyon Villeurbanne, Rouen, Grenoble, Paris : les suppressions de feux tricolores sur carrefours ou de traversées piétonnes se multiplient. Et par conséquent la sonorisation des traversées piétonnes disparaît. Elle permet pourtant aux piétons déficients visuels de repérer un passage piéton puis de traverser en sécurité dès que la ritournelle se fait entendre. "Bordeaux a supprimé les feux tricolores sur 45 intersections, précise Christophe Damas, chargé d'études au groupe Conception et Gestion des Réseaux du Cerema (Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement). Grenoble a supprimé huit traversées dont une a été remise en route. A Rouen la presse a évoqué des difficultés initiales puis la concertation a eu lieu et il n'y a plus de problèmes." Concertation : le mot est lâché, ou plutôt absence de réelle concertation comme l'ont dénoncé en mai dernier plusieurs associations grenobloises de personnes handicapées en interpellant le maire et le président de l'agglo : "Nous, les associations représentant les personnes en situation de handicap [...] lançons de nouveau un appel vers vous pour stopper le projet de suppression des feux place Victor Hugo et pour renouer avec une véritable concertation sur la politique de suppression des feux tricolores que vous menez." Devant l'annonce d'une manifestation publique, ces élus ont remis ces feux en service. La concertation préalable n'avait pas pris en compte les explications et propositions de ces associations, élus et techniciens de la ville s'étaient abstenus de participer à des mises en situation : "Aucun élu ne s'est déplacé lors de la manifestation qui s'est tenue place Victor Hugo en présence de la presse le 28 mars dernier, ce qui est très dommage car une mise en situation leur aurait permis de se rendre compte de nos difficultés", protestaient ces organisations dans leur communiqué du 9 mai dernier.

Grenoble et Villeurbanne concertent...

Ce mouvement a conduit les autorités à discuter et plusieurs réunions de travail avec les associations de personnes handicapées ont eu lieu, précise Marie-Christine Pineri, référente accessibilité du comité isérois de l'Association Valentin Haüy : "Le 12 juin, les élus se sont engagés à relancer la concertation avec les associations, ont invité les associations à faire partie du comité de pilotage 'Métropole apaisée' et se sont engagés à convier les associations à des échanges réguliers sur la suppression des feux dont la première portera sur la grille d'analyse des suppressions des feux." Cette grille d'analyse leur a été présentée le 6 septembre, ainsi que la "méthodologie de la démarche de réduction des carrefours à feux (information systématique des usagers des tests prévus, participation des représentants d'usagers aux tests, transparence dans la diffusion des éléments d'évaluation, revues de projets bimestriels, propositions d'aménagements alternatifs ou compensatoires...)". La concertation va se poursuivre dans "une volonté désormais affirmée d'inclure les associations représentant les personnes en situation de handicap obtenue grâce à une mobilisation forte et soudée des associations", conclut Marie-Christine Pineri.

A Villeurbanne (Rhône), deux adhérents déficients visuels du CDTHED ont signalé leurs difficultés du fait de travaux sur les artères empruntées par une ligne de bus, la C3 qui dessert le centre de Lyon. "Il y avait des feux sonores avant les travaux, mais plus depuis au carrefour Grand Clément qui a beaucoup de circulation automobile dans les deux sens, relate Thierry Guillet. Les feux sont aussi supprimés au Totem, cours de la République, pour fluidifier le trafic. Pour nous c'est compliqué sans feux sonores." Interrogé, le Sytral (Syndicat mixte des transports pour le Rhône et l'agglomération lyonnaise) affirme avoir informé et concerté : "Une réunion de présentation du projet aux associations a été organisée en mars 2015, dans le cadre du groupe de travail 'transport public' de la commission accessibilité de la Métropole, piloté par le Sytral", précise sa porte-parole. Après des visites de terrain, divers aménagements ont été réalisés, tel un "marquage provisoire spécifique pour les chiens guide et [le déplacement de] mobilier urbain provisoire gênant." A la fin du chantier, d'ici la fin de l'année, chaque traversée avec feu tricolore doit être sonorisée, sauf au Totem : "La disparition de la synthèse vocale est une conséquence de la transformation du Totem en giratoire. Les carrefours n'étant plus gérés par des feux, il n'y a plus de balise sonore associée. Le giratoire est désormais aménagé en plateau surélevé afin de ralentir les véhicules (voitures et bus), et ainsi garantir davantage de sécurité que la configuration précédente." Les associations n'ont donc pas proposé que soient installées des balises sonores signalant vocalement ces traversées sans feux ? La technologie existe pourtant.

 



 

... mais pas Paris.

Pas de telle concertation à Paris où les habitants d'un quartier du 14e arrondissement ont eu la surprise en novembre 2017 d'expérimenter l'arrêt des feux tricolores de huit traversées piétonnes sur carrefours de rues à sens unique, Pernéty et Raymond Losserand. "On assume, y compris de ne pas avoir demandé l'avis des habitants du quartier si oui ou non on aurait pu faire cette expérimentation parce que on savait que là, ce serait non", a crânement déclaré la maire de cet arrondissement, Carine Petit, lors d'une réunion publique organisée le 11 décembre 2017 dans une école, un mois après l'extinction de ces feux. Un propos que l'on aurait aimé vérifier auprès de la maire du 14e, mais après que son cabinet eut organisé un rendez-vous téléphonique, Carine Petit s'est mise aux abonnés absents. En fait, c'est le groupe écologiste qui a fait adopter au Conseil de Paris du 30 janvier 2017 un voeu visant à éteindre des feux tricolores parce qu'ils occasionneraient trop d'accidents, pour réduire la vitesse des véhicules mais aussi les frais d'entretien et de fonctionnement desdits feux. Il restait à trouver un lieu d'expérimentation, la maire du 14e s'est portée volontaire et la sélection du quartier Pernéty s'est faite sans consultation des habitants. La Maire de Paris, Anne Hidalgo, vante pourtant sa démocratie participative...

Dans une vidéo diffusée sur la chaine Youtube Télé14, des habitants ou usagers fréquents, déficients visuels, racontent leur découverte sans information préalable ni panneautage de l'arrêt brutal des feux. Catherine Grimaud relate comment elle doit désormais se déplacer. De même que Christian Leroux, stagiaire au centre de formation pour personnes déficientes visuelles Forja et Christine Frémont qui y travaille; laquelle explique tout l'intérêt de disposer de feux sonorisés, et ce qu'ils ont facilité dans ses déplacements quotidiens. "Le véhicule sera toujours plus fort que le piéton, déplore Christian Leroux. J'en fais l'amère expérience au quotidien. A chaque fois où je dois traverser ce carrefour à l'angle de la rue Losserand et de la rue Pernéty, les véhicules ne respectent aucunement ni les limitations de vitesse [et] bien sûr le piéton, malvoyant pour ma part [se] retrouve en réel danger." Le périmètre d'expérimentation comptait, outre une soixantaine de commerces, six établissements scolaires et trois médico-sociaux pour personnes handicapées. Au terme d'une expérimentation de six mois, la mairie a décidé la suppression définitive des feux sur six des sept carrefours testés, après avoir informé la population lors d'une réunion publique le 17 septembre dernier, une présentation assez confuse et peu probante en l'absence de comparatif avant-après selon Catherine Grimaud. Celle-ci a contacté à plusieurs reprises la mairie du 14e, la cheffe de cabinet de la maire lui a demandé d'écrire, ce que Catherine Grimaud a fait sans recevoir la moindre réponse : une habitude ?

Président du comité francilien de l'AVH, Philippe Paugam explique que l'association "s'est ralliée à l'inquiétude d'associations du quartier. On constate la mise en danger d'une population. C'est un peu vite fait, vite emballé, on nous dit que les feux tricolores sont plus dangereux pour les automobilistes que pour les piétons. Et les véhicules vont être de plus en plus silencieux." L'AVH s'est inquiétée de cette expérimentation auprès de l'adjoint au handicap au Conseil de Paris, Nicolas Nordman, sans réponse (décidément...). Et Philippe Paugam ne peut que constater, sans interlocuteur, la dégradation des équipements d'accessibilité pour des piétons déficients visuels délaissés dans Paris.

Quels ont été les résultats de l'expérimentation dans le quartier Pernéty? "Globalement les vitesses n'ont pas évolué, commente Christophe Damas; ni dans un sens ni dans l'autre, sur tous les points de mesure. La Zone 30 est plutôt très bien respecté avec une vitesse moyenne de 22 km/h." Il concède ne pas avoir réalisé d'observations ou enquête spécifique auprès des usagers handicapés, ajoutant qu'un groupe de travail doit associer le responsable de la commission accessibilité de la CFPSAA, Thierry Jammes. "On cherche une date avec lui et des éducateurs en locomotion pour restituer les besoins des piétons déficients visuels lorsqu'on supprime des feux, élaborer une grille d'analyse remise aux villes et autorités sur les points de vigilance, des préconisations et exclusions de dépose des feux, des mesures compensatoires éventuelles. On n'exclut rien du tout, en matière d'équipement des feux, par déclenchement ou télécommande." Un travail réalisé après l'expérimentation et non pendant, entre spécialistes mais sans les habitants qui vont devoir quotidiennement faire avec, dans l'espoir qu'un jour les gens qu'ils ont élus pensent enfin à eux...


Laurent Lejard, novembre 2018.

 



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