GM
: La question que j'avais soulevée à l'époque
en disant que non- voyant c'est plus cool, plus agréable, a permis
qu'on ait maintenant deux expressions en magasin. Il est vrai qu'il
ne faut pas rendre le handicap invisible mais si on peut poser ce problème
aujourd'hui, c'est parce dans les années 60, le handicap on en
parlait très peu : j'aurais aimé, durant mon enfance,
qu'on l'évoque comme on le fait maintenant, c'est- à-
dire d'une façon beaucoup plus détendue pour pouvoir avancer.
Il y a des résultats dans le grand public et, même si tous
les problèmes ne sont pas résolus, au moins on en parle. Q : Vous
êtes parti seul et très jeune aux USA pour tenter votre
chance. Comment y avez- vous été accueilli ? GM :
Lors de mon premier séjour, en 1967, j'avais trouvé une
compréhension qui était merveilleuse par rapport à
la perception que l'on avait du handicap en France. Les guerres de Corée
et du Vietnam ont généré beaucoup de personnes
handicapées parmi les soldats. Ce que je voyais, c'était
une acceptation beaucoup plus intelligente que chez nous. J'ai toujours
pensé que nous avions notre façon de voir et d'appréhender
les choses, que nous n'étions pas à la traîne des
valides mais que par contre nous étions comme "jamais prévus
au programme" et c'était parfois, disons, titillant ! On se retrouve
trop souvent dans la situation où on nous dit: "Ah, on savait
pas ! Ah, si on avait su !" On ne peut pas laisser dire cela dans le
sens où les gens savent que les handicapés existent. Il
est incompréhensible aujourd'hui qu'il y ait un tel manque d'adaptations
pour rendre la vie d'une personne handicapée non "sur- handicapante".
S'il y a davantage de trottoirs abaissés qu'auparavant, leur
nombre reste nettement insuffisant. Le non respect des places de stationnement
réservées, l'absence de répression - et pourtant
je ne suis pas quelqu'un de répressif - transforment la vie des
gens en galère. Il ne faut plus discuter mais enlever les véhicules
! Qu'on ait plusieurs millions ou juste 10 euros sur son compte bancaire,
on ne peut pas faire d'opérations de retrait sur un distributeur
automatique quand on est déficient visuel, aveugle, ou même
en fauteuil roulant lorsque les appareils sont placés trop haut.
C'est une véritable honte à l'intelligence. Le monde politique
fait preuve d'une grande lâcheté, d'une grande cécité
psychologique à l'égard des personnes handicapées. Q : Les
Américains ont réglé la question en permettant
aux individus de poursuivre en justice ceux qui ne respectent pas les
lois concernant l'accessibilité et la non- discrimination... GM :
Je pense qu'une personne handicapée doit faire des efforts de
son coté et s'adapter, mais pas au- delà d'une certaine
limite à partir de laquelle c'est le système qui doit
s'adapter à la personne. Les gens ont plus avancé dans
leur tête que la société. Je suis allé rendre
visite récemment à un ami hospitalisé et, bien
que je sois une personne publique, j'aime bien faire les choses tout
seul. J'ai trouvé le service, j'ai rencontré mon ami,
et en quittant l'établissement, un employé de l'accueil
m'a fait cette réflexion : "Mais comment se fait- il qu'on vous
laisse tout seul pour faire ça ?". Certaines vieilles idées
sont loin d'être mortes... Q : Vous
êtes un utilisateur d'Internet grâce à une plage
Braille. Quel usage en avez- vous ? GM :
Internet a changé bien des choses dans ma vie en me donnant accès
à des choses auparavant inaccessibles : la presse écrite,
tout l'Internet. Mais là je dois faire une petite réserve.
Vous le savez, tout n'est pas accessible aux aveugles. Les pages web
sur lesquelles il n'y a pas de liens texte pour que l'on puisse les
lire en braille ne permettent pas d'être lues. J'ai quand même,
à force de ramer, pu sauter le mur en farfouillant au hasard
et trouver des chemins pour passer ces barrières. Mon ordinateur
sera prochainement doté d'une synthèse vocale. Q : Ces
produits ont pour l'instant un étrange accent... GM :
Quand on lui fait lire un texte anglais, il le prononce comme en français
! Je suis bilingue et c'est un gros avantage sur Internet. Je n'ai quand
même pas trop de difficultés pour entrer dans les sites
; il faut avoir aussi un esprit aventurier et faire plus d'efforts que
si on est voyant. Je suis un jeune internaute et j'ai décidé
que je serai au moins aussi bon que n'importe quel voyant. J'ai découvert
plein de trucs par moi- même et ça se passe vraiment bien.
Mes sites préférés sont ceux qui permettent d'écouter
les radios et télés du monde entier tels comfm.fr
ou broadcast.com avec les extensions
Média ou RealPlayer. Q : Mettriez-vous
votre notoriété au service d'actions pour promouvoir un
Web accessible ? GM :
Absolument. Quand on crée un site, on doit se soucier qu'il soit
accessible à tout le monde. Le problème, c'est qu'il n'y
a pas de "punition" pour ceux qui ne le font pas. Cela concerne aussi
les projets de loi qui mettent des années à être
votés et qui après ne sont pas appliqués. Et il
n'y a pas de garde- fous pour qui ne les applique pas. On en est encore,
au troisième millénaire, à évoquer l'égalité
des salaires entre les hommes et les femmes : cela aurait dû être
fait il y a quarante ans ! On va voter une nouvelle loi mais il n'y
aura pas de pénalité pour ceux qui ne l'appliqueront pas.
Ça sert à quoi ? Q : Plus
généralement, pensez-vous que l'accessibilité progresse
ou régresse en France ? GM :
Je pense que dans 10 ou 20 ans les personnes handicapées le seront
encore plus que celles qui ne le sont pas. Il y a un paradoxe entre
le développement des nouvelles technologies au service de l'adaptation
- les feux sonores sont de meilleure qualité, plus aisés
à utiliser - et le nombre de villes équipées: 70
en dans notre pays, sauf Paris. Quelle honte pour la capitale de la
France ! Paris est la grande ville la moins bien équipée
à ma connaissance. Comment voulez- vous que j'ai du respect pour
nos décisionnels, quels qu'ils soient ? Cela résulte d'une
politique morte en matière de handicap. Il y a longtemps qu'il
aurait dû y avoir une loi appliquée. A chaque fois que
j'en parle avec des hommes politiques, ils répondent "c'est très
bien" et rien ne se fait. Il faudrait faire des manifestions de masse,
des actions spectaculaires. Q : Entretenez-vous
l'espoir, à l'instar de Stevie Wonder, de voir un jour grâce
aux progrès techniques et médicaux ? Quelle opinion avez-
vous sur la recherche dans ce domaine ? GM :
Il faut se souvenir que le cerveau est le meilleur des ordinateurs.
On est à la veille d'une grande avancée technologique
médicale et je pense que d'ici peu on pourra donner la vision
oculaire à ceux qui ne l'avaient pas ou la redonner à
ceux qui l'ont perdue. Personnellement, j'y réfléchis.
Il est possible pour l'instant de procurer l'équivalent de 5%
de vision. Pour moi, si ce n'est pas 100%, et tout le temps, ça
ne m'intéresse pas ! Ce serait un grand bouleversement, et c'est
toute la question en tous cas pour quelqu'un qui n'a jamais vu avec
ses yeux. Un bouleversement psychique, psychologique, dont on ne peut
soupçonner les conséquences, alors il faut manier cela
avec beaucoup de précautions. Ce n'est pas la même chose
pour une personne qui a vu avant et qui veut retrouver tout de suite
une partie de ce qu'elle avait. J'aimerais quand même bien expérimenter.
Ça m'interpelle, je suis curieux de nature, j'aimerais savoir
ce que ça fait que de voir avec ses yeux... Q : Pensez-vous
être un modèle pour les aveugles et malvoyants ? GM :
Je dis tout haut ce que j'aurais aimé que d'autres disent il
y a des années, quand j'étais adolescent. Tout ce que
je veux, c'est militer pour le bien, pour notre dignité, pour
qu'on nous regarde en face ! |