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Le 150e anniversaire
de la naissance de Freud est marqué par un déclin de la psychanalyse
alors que quelques-uns de ses tenants tentent d'investir le champ du
handicap...
S'occuper de personnes handicapées, oeuvrer dans une association dédiée
suscite systématiquement un étonnement, un réflexe de défense ou de
défiance de la part de gens avec lesquels vous en parlez : "Les autres
handicaps - mental (trisomie), sensoriel (surdité, cécité) ou moteurs
- conduisent les personnes qui en sont atteintes à des situations de
déficience qui les expulsent du lien social. Car, ils confrontent chacun
de ceux qui ne sont pas atteints par ces incapacités à l'angoisse de
castration, à l'horreur de la blessure narcissique, et, au-delà, à l'intolérable
de la mort psychique ou physique, creusant ainsi la plus intraitable
des exclusions". Qui affirme et écrit cela ? La psychanalyste Julia
Kristeva, lors de la dernière réunion publique du Conseil national handicap,
et dans son récent opus paru chez Fayard, La haine et le pardon.
En résumé, vivre au contact de personnes handicapées, c'est côtoyer
sa mort à venir ! Programme engageant, dont ne sont heureusement pas
conscients les innombrables citoyens qui aident quotidiennement une
personne handicapée motrice à franchir un trottoir sans abaissé
ou un seuil de magasin, des aveugles à se diriger, des déficients intellectuels
à trouver l'endroit où ils doivent se rendre, qui accomplissent les
gestes devenus impossibles à leurs bénéficiaires.
Nul doute que s'ils avaient l'impression de croiser leur "mort psychique
ou physique", ces citoyens passeraient leur chemin ! Alors qu'ils sourient,
sont heureux du salut reçu en retour. Oui : un handicap est un vecteur
de relations humaines pourvu que l'on soit attentif à l'autre, ce que
Marcel Nuss présente remarquablement dans son essai La présence à l'autre
(Dunod).
Il est heureux que la perception psychanalytique des personnes handicapées,
que l'on retrouve également dans le récent La fratrie à l'épreuve du
handicap (Eres), ne soit lue que par une élite auto proclamée : il serait
dommageable que des millions de personnes bienveillantes à l'égard de
leurs quelques semblables handicapés croisés au quotidien acquièrent
le sentiment conscient de répulsion que certains penseurs leur attribuent
d'office. Penseurs qui seront les soigneurs de ceux auxquels ils auront
inculqué cette peur de l'Autre; telle est la dualité du psychanalyste,
qui traite ce qu'il révèle même si ce qu'il révèle n'existe que dans
son esprit. En effet, qu'est-ce qui pousse Julia Kristeva and friends
à discourir de la sorte; quelles sont les recherches scientifiques sur
lesquelles ils s'appuient; quelles enquêtes ont mis en évidence ce sentiment
morbide attaché aux personnes handicapées ? Où sont les preuves ? Peut-être
dans un discours décalqué de la culpabilité judéo-chrétienne dont Jacques
Lacan s'était fait le théoricien. Ou dans l'expérience personnelle et
douloureusement vécue de la vie avec une personne dont on ne comprend
pas le mode de fonctionnement psychique malgré toute la science que
l'on possède en la matière. Mais cela ne suffit certainement pas pour
infliger à la société une perception éminemment subjective, pourtant
reprise par des propagandistes séduits par un discours rassurant : "Moi,
le valide, le normal, le bien portant, je dois combattre ma répulsion
vis-à-vis des personnes handicapées et porter la parole révélée du vivre
ensemble". Une variante du baiser au lépreux, en quelque sorte.
Allez donc tenter de changer le regard, après ça...
Laurent Lejard, mai 2006.
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