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Un
Français sur 80 est actuellement sous l'emprise d'une des trois
mesures qui restreignent ses droits sociaux, patrimoniaux, civils
et civiques : sauvegarde de justice, curatelle et tutelle. Les
deux dernières sont les plus répandues, et les plus coercitives
: elles confient à un tiers (familial ou professionnel), sous
le contrôle d'un magistrat, les décisions d'acheter un bien
coûteux, de vendre sa propriété, de disposer de ses revenus,
d'aller où l'on veut et avec qui on veut, etc. Cette protection
des "incapables majeurs" sera révisée durant l'hiver, le gouvernement
voulant faire adopter sa réforme avant la fin de la législature
pour éviter qu'elle ne soit renvoyée aux calendes grecques.
En effet, cette réforme est attendue depuis plus de dix
ans par les associations, notamment celle de personnes handicapées
mentales. La législation actuelle date de 1968, et ne visait
alors que quelques dizaines de milliers de personnes. Aujourd'hui,
700.000 sont concernées, alors qu'il n'existe pour toute la
France que 80 juges des tutelles chargés de contrôler la légalité
et le bien-fondé des décisions et actes des curateurs, tuteurs
et gérants de tutelles. De multiples abus et spoliations ont
ainsi fait scandale ces dernières années, des tuteurs profitant
du laxisme judiciaire pour s'enrichir.
Le projet gouvernemental scinde la protection juridique en deux
domaines : une mesure d'accompagnement social, sous l'égide
du département, les tutelles et curatelles sous la responsabilité
des juges dont les effectifs devraient progresser d'une trentaine.
Face au besoin de protection, la mesure d'accompagnement social
sera mise en oeuvre par des travailleurs sociaux. Elle repose
sur un contrat conclu entre le Conseil Général et la personne
vulnérable, élaboré avec sa collaboration. Si la mesure d'accompagnement
social s'avère impossible ou insuffisante, le juge des tutelles
sera saisi à la demande du Procureur de la République pour prendre
une mesure de protection juridique, limitée à cinq ans et sur
le critère d'une vulnérabilité médicalement constatée; au terme,
le juge pourra renouveler la mesure, l'atténuer ou la supprimer.
La tutelle à vie devrait ainsi disparaître. Le domaine de compétence
de la protection juridique est étendu à l'ensemble des droits,
par exemple pour accéder à une prestation de soins, alors qu'actuellement
il ne porte que sur le patrimoine et les revenus.
La pratique abusive du "compte-pivot" deviendra illégale; ce
compte reçoit l'ensemble des rémunérations perçues par les adultes
sous tutelle, les dépenses de chacun y étant imputées au fur
et à mesure. La méthode a servi à des gérants de tutelle à se
faire de la trésorerie, voire à détourner de l'argent en jouant
sur la complexité de tenue des comptes. La profession de gérant
de tutelle deviendra réglementée, avec honoraires unifiés, formation
indispensable, contrôle des DRASS.
Un mandat de protection future sera créé, pour deux usages différents;
d'une part, une personne pourra désigner par avance le mandataire
de sa future protection juridique, d'autre part des parents
auront la faculté d'organiser l'avenir financier et patrimonial
de leur enfant handicapé majeur.
La nouvelle loi engendrera une stagnation du budget des mesures
de protection juridique à la charge de l'Etat. Les personnes
qui n'ont comme revenu que la seule Allocation Adulte Handicapé
ne subiront pas de prélèvement, la protection juridique leur
sera "gratuite". La récupération du coût de la protection juridique
sur la succession des personnes protégées est maintenue dans
le projet du gouvernement, alors que les parlementaires ont
supprimé celle qui concernait les prestations servies aux personnes
handicapées. Le gouvernement espère maintenir à 496 millions
d'euros en 2013 l'impact de la protection juridique sur le budget
de l'Etat, contre 402 millions d'euros prévus en 2006.
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Grands absents de la réforme, les droits civiques. Interrogé
à ce sujet lors d'une conférence de presse et visiblement
pris de court, le Ministre de la justice et Garde des
Sceaux, Pascal Clément, s'est défaussé sur son collègue
délégué aux personnes handicapées, Philippe Bas. Lequel
a réaffirmé que la suspension des droits civiques demeurerait
dans le nouveau régime de tutelle, tout en rappelant que
le juge peut autoriser un incapable majeur à s'inscrire
sur les listes électorales; rappelons qu'en l'absence
de dispositions contraires dans le Code Electoral, un
tel électeur sous tutelle pourra être candidat à l'Assemblée
Nationale, au Sénat ou à l'Assemblée de Corse...
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La réforme
des tutelles devrait rendre à de nombreuses personnes la liberté
de disposer de leurs revenus et de leur patrimoine; elles seront
aidées et accompagnées lorsqu'elles n'ont pas les moyens intellectuels
ou mentaux de le faire dans le respect de leur sécurité et de
leur avenir. Il reste à espérer que les départements, qui ont
obtenu le report au 1er janvier 2009 de la mise en oeuvre de
la mesure d'accompagnement social, dégageront les moyens humains
et financiers nécessaires à un réel accompagnement respectueux
de la personne et de sa volonté exprimée. Et s'il est visiblement
imprégné d'un souci d'économie financière pour l'Etat, l'allègement
du régime de protection juridique redonnera une autonomie sous
contrôle à des personnes encore réduites à un dangereux et liberticide
"tout ou rien".
Laurent Lejard, décembre
2006.
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