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À quoi sert le travail ?
Quatre personnes vivant la fragilité psychique expliquent l'apport au quotidien de leur activité professionnelle sur leur mental, en emploi ordinaire ou protégé.
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 [ English Version ] Image : Détail d'un dessin de Michel Dérosier.
 
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          Vincent, célibataire âgé d'une trentaine d'années, est chargé d'études économiques dans une chambre d'agriculture. Il réalise notamment un important travail de veille sur la législation européenne et nationale, diffusé sous forme de synthèse auprès de conseillers techniques, de journalistes et d'agriculteurs. Son activité performante a fait de lui un référent régional en matière de Politique Agricole Commune, un domaine particulièrement complexe à appréhender. "Tout le problème est de retranscrire le langage européen auprès des agriculteurs, explique-t-il, alors qu'il y a beaucoup de points très particuliers". Il avoue d'ailleurs avoir parfois des difficultés à comprendre au premier abord une réglementation compliquée, ce qui le conduit à réviser périodiquement ses connaissances. "J'ai été embauché à temps plein en juin 2008, alors qu'après l'entretien je ne pensais pas être pris. Je vivais avec une dépression chronique depuis une dizaine d'années. Vis-à-vis de mon employeur, j'avais préparé le terrain, et quand j'ai craqué, ma chef de service m'a soutenu, elle est venue me voir à l'hôpital psychiatrique". Après une longue absence, Vincent a négocié avec son directeur un mi-temps thérapeutique et des horaires de travail spécifiques; lors de son embauche, il avait eu la prudence de refuser le statut de cadre, pour conserver des horaires et un rythme de vie réguliers, d'autant que se surajoutait une maladie chronique à sa dépression. "Le travail m'apporte beaucoup sur un plan intellectuel, je lis abondamment et je rédige pour des supports diversifiés. J'aime bien cela, c'est comme un jeu, très nourrissant. Ce travail m'apporte une certaine régularité, même si je ne suis pas d'un naturel à me laisser aller. Il me permet de maintenir un cap, de communiquer alors que je suis assez solitaire de nature. Il m'impose de travailler avec d'autres, d'échanger en équipe. C'est difficile, mais au fond, très bénéfique". S'il sépare vie professionnelle et personnelle, il n'a pu cacher le motif de santé de sa longue absence : "J'ai été très surpris de l'accueil reçu par mes collègues à mon retour de la maladie, il n'y a pas eu de remarques désobligeantes. Les collègues ont été attentionnés, chaleureux. Alors que j'avais peur de ce que je devais dire ou pas".

Image : Dessin VM.

Activité intellectuelle également pour Philippe, bientôt la cinquantaine, qui travaille dans une médiathèque, au contact du public. Polyvalent, il effectue le prêt ou le retour de documents, les inscriptions d'usagers, la réception des commandes, le traitement informatique et la préparation des ouvrages. Si ses premiers troubles mentaux sont apparus dès le lycée, il n'ont pas eu d'impact majeur jusqu'à l'année dernière : Philippe craque, séjourne en maison de repos, rechute, part en maison de santé. Son mal de vivre, pas forcément handicapant, était devenu trop lourd à supporter. Il a d'abord repris son activité à mi-temps pendant neuf mois, puis à 80% durant trois mois avant de retrouver un temps plein. "Je me sens très seul, explique-t-il, le travail m'apporte une vie sociale, la médiathèque est stimulante". Un retour au travail qui n'a toutefois pu être réalisé dans le même établissement : "Ça s'est mal passé avec la hiérarchie, je me suis retrouvé face à un tribunal. J'avais saisi le médecin du travail, qui ne pouvait faire grand-chose au moment de ma crise. Après, il a appuyé ma demande de mi-temps thérapeutique dans une autre médiathèque. Là, j'ai eu la chance de tomber sur une équipe ouverte, qui m'a aidé. Mais ça n'a pas été facile à gérer tous les jours. Dans un univers psychiatrique, on est comme dans un monde parallèle". Changement de médiathèque donc, mais également de ville, avec un bilan néanmoins positif : "Le travail est fatigant, pour se mobiliser psychiquement. Mais il m'a permis de reprendre une vie normale".

Image : Dessin de Michel Dérosier.

Caroline et Arnaud travaillent tous les deux au sein d'une entreprise adaptée, Sotres, qui emploie essentiellement des personnes handicapées psychiques. Caroline, 36 ans, travaille à temps partiel en contrat à durée déterminée dont elle va signer prochainement le renouvellement. "Travailler me structure, me fait reprendre confiance en moi, explique-t-elle. Ça rompt l'isolement. J'assume bien cette activité professionnelle, j'ai fait un grand travail sur moi-même". Elle effectue des impressions, du catalogage de courriers électroniques, de la saisie, de la vérification, un travail méthodique qu'elle réalise "un pas après l'autre" : "Au départ, en septembre 2009, on m'a formé sur les outils, en fonction des demandes des clients. J'ai réalisé des fiches pour les différentes tâches, parce que j'ai des problèmes de mémoire liés à des crises d'anxiété ou d'angoisse, ces fiches me donnent confiance".

Sur un plan plus matériel, son salaire à mi-temps d'environ 500€ ne lui permet pas de subvenir à ses besoins, d'autant que son Allocation Adulte Handicapé vient brutalement d'être réduite à 245€ mensuels, laissant Caroline dans une incompréhension certaine : "Je suis aidée par ma famille, ça faisait tellement longtemps que je n'avais pas travaillé. Mais il faut que je retravaille pour retrouver une vie indépendante". Pour autant, elle ne s'est pas fixé comme priorité de quitter la maison familiale : "Ma priorité, c'est la stabilité". Caroline s'est sentie encouragée par ses quelques amis, "tout le monde était content que je travaille", conclut-elle.

Arnaud, 28 ans, travaille également à mi-temps. Célibataire, il vit dans un studio, avec comme revenus son salaire d'environ 500€, et l'Allocation Adulte Handicapé complétée de l'Aide Personnalisée au Logement, deux prestations dont il ne connaît pas l'évolution en fonction de son salaire : elles sont en effet toutes les deux soumises à condition de ressources, avec un bas plafond de cumul. "Je vis avec une prédisposition à la dépression, le travail me permet de faire fonctionner mes neurones, d'avoir un rythme d'activité, de combattre les problèmes cognitifs et le déphasage. C'est une stimulation quotidienne". Le retour au travail a également fait évoluer son rapport aux autres : "En me laissant aller, je n'étais pas stimulé, je n'avais pas grand chose à dire. Maintenant, mes amis ressentent que cela va mieux, et ils sont contents pour moi. J'ai un bon pied dans la vie active, mais il me manque encore des choses. J'ai arrêté mes études durant l'année du baccalauréat, parce que je ne voulais pas subir l'échec que je voyais venir, je n'ai pas de diplôme. Mais maintenant, il me faut une formation et un travail qui me permette de faire des projets, de me projeter dans l'avenir. Je voudrais suivre une formation courte, dans un domaine qui me plaît, en rapport avec l'usage d'un ordinateur : infographie, Web design". Dans son activité professionnelle, Arnaud retrouve l'esprit d'initiative qui l'animait lorsqu'il participait à des chantiers de vacances : "On cogère avec les collègues le travail à réaliser. Souvent, à Sotres, ça bouge, on est utile avec les nouveaux venus". Un sentiment d'utilité qui contribue à donner un sens à sa nouvelle vie sociale.


Propos recueillis par Laurent Lejard, mars 2010.


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