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Les
personnes handicapées psychiques demeurent le parent pauvre de l'insertion
professionnelle. Si les réflexes de peur et de rejet résultant de la
représentation médiatique des troubles mentaux sont une partie essentielle
du problème, les spécificités du handicap invisible et impalpable qu'ils
génèrent nécessitent une approche très particulière, encore peu mise
en oeuvre. "On travaille à partir de la personne pour voir ce que l'on
peut rétablir, pour qu'elle ait confiance dans son potentiel, explique
Barbara Larzabal, chargée d'insertion au sein de l'Association pour
la Promotion Sociale et Professionnelle (APSP,
Biarritz). La recherche du poste est fonction du désir exprimé, en faisant
le deuil des emplois cadre". Si tous les emplois sont ouverts a priori,
les métiers stressants sont écartés, telles les fonctions commerciales,
le travail en 3x8 ou au rendement. Paradoxalement, un travail posté
sans rendement obligé, ça marche. Mais l'accès à un emploi d'encadrement
est estimé exceptionnel. "La spécialisation des tâches donne de bons
résultats, poursuit Barbara Larzabal. Par exemple, une personne affectée
au nettoyage des bus de Bayonne n'effectue que le travail d'aspiration,
qu'elle réalise bien. Par contre, elle panique et prend beaucoup de
temps si on lui demande de laver les vitres". Un travailleur handicapé
psychique ne peut pas toujours être polyvalent et les tâches répétitives
sont préconisées dans ce cas, dans un cadre sécurisant, sans rapport
hiérarchique fort, pour des travaux administratifs, de ménage, ou des
emplois protégés en Contrat d'Accès à l'Emploi, par exemple dans l'informatique,
comme assistant communication, dans une mairie, un musée. Finalement,
une offre large, qui repose sur l'évaluation des capacités et des aptitudes.
Mais qui se heurte aux pratiques managériales basées sur des fiches
de poste, une polyvalence fréquemment exigée, des normes de travail
très cadrées. "Il est très difficile de faire modifier l'organisation
de travail dans les entreprises, reprend Barbara Larzabal. Nous ne travaillons
que sur du temps partiel, du fait de la grande fatigabilité de ces travailleurs
handicapés qui peuvent se mobiliser sur un temps réduit. Déjà, se lever
le matin est surhumain pour certains. C'est un handicap invisible, inconcevable
pour le chef d'entreprise. En France, le fait de travailler est important
dans les relations sociales, même si on sait que tout le monde peut
être touché par le chômage, les difficultés du marché du travail. Mais
on a dû faire accepter la représentation du travail en CDI à temps très
partiel, qui est une véritable adaptation, alors que la tendance est
encore de ne reconnaître que le CDI à temps plein. En faisant comprendre
que travailler peu équivaut, pour certaines personnes, à travailler
beaucoup". Ces travailleurs handicapés sont d'abord placés en stage
à temps partiel, durant deux à trois semaines, en observant le regard
que l'entreprise porte sur eux, pour déceler une accroche, un intérêt,
la poursuite d'un parcours d'insertion s'avérant finalement une affaire
très personnelle, reposant sur des affinités réciproques. "Ça marche
dans un service, pas dans un autre, relève Barbara Larzabal. La taille
de l'entreprise ne compte pas forcément, l'insertion fonctionne aussi
dans des entreprises de grande taille". Elle cite l'exemple d'une formatrice
qui exerce maintenant à temps partiel, dans de petits ateliers de formation,
tout en se protégeant. Et d'un ancien d'HEC devenu magasinier : psychotique,
il a fait le deuil de ses fonctions antérieures de cadre d'entreprise,
et a accepté d'envisager un emploi de niveau 5, un parcours qui a pris
trois ans, mais est réussi. Une réussite qui repose notamment sur la
mise en place d'un référent naturel, avec lequel le courant passe.
Des aides financières sont disponibles, mais face à des préjugés très
ancrés, elles ne sont pas à elles seules suffisantes pour déclencher
la décision d'employer. "J'utilise la procédure légale de lourdeur du
handicap, précise Barbara Larzabal, parce qu'on a la chance dans le
département d'avoir une administration qui accepte d'aménager cette
disposition complexe, elle en a compris la logique. L'aide financière
est, dans ce cas, plus intéressante pour l'entreprise, de 3.000 à 4.000€".
Reste que l'APSP ne peut malheureusement compter sur les principaux
secteurs économiques de la région : l'hôtellerie, la restauration, la
gériatrie refusent d'adapter les postes de travail, de même que le bâtiment.
"On récupère des travailleurs qui ont perdu le sens du travail, conclut
Barbara Larzabal. Cela pose la question de la fabrication de travailleurs
handicapés et de l'implication d'entreprises soumises à forte pression".
En Bretagne, l'action d'insertion conduite par Fil
Rouge est assez similaire. "On se positionne en complément du service
public de l'emploi, et en partenariat avec Cap emploi, explique son
coordinateur, André Biche. Fil Rouge est un groupement de coopération
de plusieurs organismes né grâce à des fonds européens, en partant du
postulat qu'il y avait besoin d'accompagnement, comme outil premier
de la compensation du handicap. Et que tous les aspects de la vie s'interpénètrent".
L'action de Fil Rouge repose sur une équipe pluridisciplinaire qui prend
la personne globalement en charge, avec un accompagnement qui assure
le lien entre les étapes et les acteurs du parcours d'insertion, avec
toute la sécurisation nécessaire. "C'est un travail sur le lien à l'autre,
reprend André Biche, qui s'inscrit dans le temps, il faut savoir s'adapter
à la variabilité des personnes que nous prenons en charge". En se défiant
des schémas tout faits, certaines personnes handicapées psychiques trouvant
dans la perspective du retour au travail le levier qui leur redonne
le goût de vivre au quotidien. "On commence par écouter la demande et
le parcours de la personne, lors d'un long entretien de plus de deux
heures, poursuit André Biche. Notre travail est basé sur le concept
d'autodétermination. Presque tous les métiers sont ouverts, mais il
faut trouver celui qui est le mieux adapté à la personne. La question,
ce sont les compétences mobilisables, l'identification des situations
dans lesquelles la personne handicapée psychique peut fonctionner".
Pour agir, Fil Rouge a négocié avec l'Agefiph une prestation souple
qui se décline en fonction de ce qui est concrètement mis en place,
alors que les actions habituellement financées par cet organisme sont
très normées et portent sur une durée déterminée. Fil Rouge est financé
pour un nombre d'heures et non pas sur une durée précise, incluant l'intervention
d'un médecin psychiatre et l'acceptation que le parcours d'insertion
puisse conduire à autre chose qu'un retour à l'emploi. "On a réussi
à démontrer, avec cette approche, qu'on produisait du retour à l'emploi,
reprend André Biche. Ce qui nous importe, c'est le suivi en emploi par
un tiers externe, au-delà du tuteur en entreprise. Et le médecin du
travail doit toujours être présent, comme s'il était en tâche de fond".
Un environnement constant de travail est élaboré avec eux, ainsi qu'une
identification par la personne handicapée psychique elle-même de ses
fragilités, ou de ses moments de fragilité. Fil Rouge conduit également
une fonction de veille des personnes qui travaillent et contactent régulièrement
l'association, André Biche cite deux exemples : "Une personne qui travaille
comme les autres, mais en horaires décalés, nous appelle tous les six
mois, simplement pour nous dire 'vous êtes mon parachute'. Une autre,
comptable de haut niveau, vient nous voir toutes les six semaines, elle
a besoin de vider son sac, ce suivi a permis de fiabiliser son activité".
Dans le Loiret, l'association Lieu d'Écoute et d'Accompagnement (LEA)
est au contact de personnes en grande précarité sociale. "On reçoit
toutes sortes de personnes, explique sa directrice, Marie Odile Behra.
Environ 120 dans l'année, majoritairement des femmes, toutes en précarité
sociale. Un quart d'entre elles sont travailleurs handicapés, la plupart
avec des troubles psychiques, avec une orientation vers le milieu protégé
de travail". LEA n'a pas réussi à placer en entreprise des travailleurs
handicapés psychiques, et déplore l'absence dans sa région d'Etablissements
et Services d'Aide par le Travail adaptés à ce public. C'est avec des
Entreprises Adaptées qu'elle a réussi quelques insertions professionnelles.
"On poursuit les suivis avec un psychiatre, un psychologue référent,
qui favorisent le maintien dans l'emploi, reprend Marie Odile Behra.
On travaille avec Cap emploi, Ohé Prométhée. Mais nous n'avons pas trouvé
de solution pour des personnes handicapées psychiques à haut niveau
de compétence".
Propos recueillis par Laurent
Lejard, janvier 2010.
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